dimanche 20 mars 2016

Keren Ann : "Pas besoin d'être une bad girl pour être artiste"




Troublante, d’une culture débordante, Keren Ann nous fascine avec ses albums émotionnels, ses rencontres éclectiques – Iggy Pop, Jane Birkin… - et ses talents de compositrice pour Henri Salvador ou le cinéma. Une fois encore, elle nous surprend avec You’re Gonna Get Love (1), son album conçu entre Brooklyn et Paris. Un poème visuel à couper le souffle....







Madame Figaro. – Au fil des chansons, on passe d’atmosphères électro-rock au disco, du blues à la folk West Coast… Un road movie sonore  ?
Keren Ann. – Oui  ! L’Amérique est très présente. En écrivant Easy Money, j’imaginais le Brooklyn des années 1980, ses avenues, ses passants en manteaux en cuir. You Knew Me Then est inspirée de la scène musicale de Laurel Canyon, et ses chansons très personnelles. Même si la subjectivité est relative… Hemingway écrivait  : « Nous ne sommes en réalité qu’une seule et même personne. »



Votre écriture est imagée, poétique. Qu’est-ce qui vous inspire  ? Des poètes comme Sylvia Plath. Les peintres aussi. Je vois la musique comme une couleur, les fréquences comme des pigments. Et je suis fascinée par le cinéma de John Ford, de Clint Eastwood, les personnages de James Stewart qui décrivent le vacillement de l’homme…


Comment est née Bring Back, cette chanson sur la guerre  ? Durant l’été 2014. Je devais faire un concert en Israël, mais j’ai dû l’annuler à cause de la guerre. Avant de repartir, j’ai vu un reportage sur une mère parlant de ses deux fils partis au combat. Le tourment qu’on peut éprouver quand on risque de perdre un enfant résonne très fort chez moi.


Votre fille s’appelle Nico…Elle a 3 ans et demi. Mes valeurs sont la famille, la fidélité et le travail. C’est peut-être banal, mais pour moi la banalité est noble. Faut-il être une bad girl pour être artiste  ? Non  ! Patti Smith est une rebelle mais c’est aussi une mère exemplaire.


Comme elle, vous vous êtes faite toute seule  ! Pour pouvoir faire de la musique, j’ai travaillé, fait toutes sortes de petits jobs… Quand on décide de réaliser ses rêves, on ne se plaint pas, on fonce. Il faut garder les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.


Where Did You Go  ?  est-elle dédiée à votre père  ? Oui. Mon père était à la fois mon pilier et cet être vulnérable qui est mort dans mes bras. Un homme mystérieux… Je me souviens du garage où il se cachait pour sculpter. J’étais entourée de ses femmes nues, de ses Madones en fer forgé. Il aurait voulu être sculpteur, mais il est devenu homme d’affaires. Il avait peur que je devienne artiste. Mais j’ai toujours su lire entre les lignes


(1) You’re Gonna Get Love (Polydor). En concert à L’Olympia, à Paris, le 16 octobre.


Source Madame Figaro