En rencontrant Fanny Ben-Ami à Paris, on comprend que, jeune adolescente de 13 ans, elle eut la ressource de mener un groupe de 28 enfants à travers la France occupée, jusqu'au havre qu'était la Suisse : cette dame digne et élégante de 85 ans est toujours vive et sagace, parlant franchement mais avec aussi beaucoup de bon sens....
Et la rage de survivre qui fut son moteur, comme elle nous l'explique, a été récompensée par la vie : à la fin de l'entretien, lorsque l'attaché de presse vient l'informer que sa famille française - petits-enfants, neveux, nièces - vient d'arriver, elle bondit littéralement de son fauteuil en poussant un cri de joie et se presse de les rejoindre dans de grandes effusions. Cette seule image vaut tous les voyages du monde.
Quelle fut votre réaction lorsque Lola Doillon vous a demandé d'adapter votre livre ?
Je n'y ai pas cru. En Israël, où je vis, on me l'a souvent proposé. Mais cela ne s'est jamais concrétisé. Cette fois-ci encore, je me suis dit que cela ne resterait qu'un projet.
Lorsque Lola m'a contactée, je lui ai demandé de venir en Israël. Je ne pouvais pas discuter de cela par internet. C'était important pour moi de la rencontrer. Le fait qu'elle vienne était déjà un signe encourageant pour moi, un signe de son envie.
Elle est restée trois jours. Et puis, après son départ, je n'ai plus reçu de nouvelles. J'ai cru que c'était à nouveau un projet mort-né. Mais un an plus tard, elle m'a rappelé et m'a dit que le film allait se faire. Elle m'a envoyé le scénario.
J'ai d'abord été surprise : l'histoire était différente de la mienne. Beaucoup de choses avaient été changées. Mais j'ai compris que Lola devait faire un film de cinéma, qu'elle ne pouvait pas garder tous les détails, tous les personnages. Quand j'ai vu le film achevé, j'ai été rassurée, parce que j'ai vu que ce film pourrait toucher un large public et qu'il était fidèle à ce que nous avons vécu. Elle a réussi à transmettre le message.
Quel est ce message pour vous ?
Un message contre l'antisémitisme. Un message contre la haine. Aujourd'hui, on voit revenir cette haine, partout. Quand Hitler est arrivé au pouvoir, tout le monde disait que ce ne serait pas si grave.
Mais le pire est arrivé. Cela peut recommencer quand on ne fait pas attention, si on baisse la garde, si on laisse se propager la haine. Un enfant naît pur, sans méchanceté.
Mais il peut être conditionné par ce qu'il entend, par les discours, par la propagande. Combien de gens ont rencontré un Juif qui leur a vraiment fait du mal ? Comment peut-on assimiler toute une communauté aux actes éventuels de quelques individus ? Pourquoi des gendarmes ont-ils traqué des Juifs, enfants ou adultes ?
La haine est ce qui peut arriver de pire. C'est l'amour qu'il faut inculquer aux enfants. Aujourd'hui encore. "Aimez-vous les uns les autres". Qui a dit cela ? Un Juif.
La Fanny du film est investie de la responsabilité du groupe par Madame Forman, un personnage fictif qui mêle deux personnes réelles. Dans la réalité, comment vous êtes-vous retrouvée à mener le groupe ?
C'est Madame Weil-Salon qui me l'a demandé. J'y avais été un peu préparée par les événements. Je suis née à Baden-Baden.
Ma famille a dû fuir l'Allemagne à la fin des années trente. Mon père a été le premier arrêté. J'étais l'aînée de trois soeurs et j'ai dû très vite m'occuper de mes deux cadettes.
On devait être autonomes. En France, après le début de la guerre, on nous a placées dans une maison de l'Oeuvre de Secours aux Enfants (OSE) pour nous protéger. On nous a donné de fausses identités.
Nous avons été séparées de notre mère. Je savais lire une carte, m'orienter avec les étoiles ou le soleil.
Et j'étais une enfant un peu rebelle. Je n'acceptais pas les choses qu'on me disait. Je voulais toujours des explications, je voulais comprendre. J'étais en colère contre les adultes, qui faisaient la guerre et nous rendaient orphelins. J'avais un fort sentiment d'injustice : pourquoi arrêtait-on des gens qui n'avaient rien fait de mal, comme mon père ?
Cette colère était mon moteur et je crois que Madame Salon l'avait compris. Comme on le voit dans le film, quand nous avons dû quitter la maison de l'OSE et partir pour la Suisse, nous devions voyager par étape. Madame Salon nous retrouvait dans des gares.
Nous étions accompagnés pendant le voyage par un garçon plus âgé, de 17 ans. Mais il a pris peur et nous a abandonnés. Quand nous avons retrouvé Madame Salon, elle m'a demandé de prendre la relève.
Nous devions la retrouver à Annemasse, mais les voies de chemin de fer ont été bombardées et nous avons dû descendre à Annecy. A partir de là, nous étions livrés à nous-mêmes.
Où avez-vous trouvé la ressource de mener ce groupe de 28 enfants et adolescents, à pieds, jusqu'en Suisse ?
Dans ma colère contre les adultes. Je me suis dit : "vous ne nous aurez pas". Je savais que si on se faisait prendre, nous allions mourir. On ne connaissait pas ce qui se passait dans les camps à l'époque.
Mais les plus grands et moi nous savions que, de là où on nous enverrait, nous ne reviendrions pas. On le savait instinctivement. On n'avait plus aucune nouvelle de nos parents, parfois depuis des années.
J'ai dit aux autres : "suivez-moi ou vous allez mourir". Ils m'ont fait confiance. Je savais que je pouvais y arriver. J'avais déjà réussi une fois à libérer ma mère, à Lyon.
Comment aviez-vous fait ?
Un jeune curé nous avait dénoncés aux gendarmes - Lola fait allusion à cet épisode dans le film. Un gendarme avait pu nous prévenir et j'ai pu être mise en sécurité chez une de mes tantes. Ma mère était cachée à Lyon. Mais un jour, elle a voulu me voir.
Nous avions rendez-vous à la gare, mais elle n'est pas arrivée. Je suis allé là où elle résidait et on m'a dit " "Ils" sont venus et ont pris ta mère". On m'a dit de repartir. Mais moi je savais où on emmenait les Juifs. J'y suis allée et j'ai dit aux gendarmes que je voulais voir ma mère.
Ils me disaient de partir, que si je restais, ils allaient aussi me prendre. Je les ai défiés. Je leur ai dit : "Prenez-moi si vous en avez le courage. Mais moi je ne partirai pas sans ma maman."
Je me suis énervée. Je leur ai dit : "Vous êtes des Français, vous ? Non, vous êtes des ennemis de la France." Je savais par les adultes de l'OSE qu'il y avait un maquis, une résistance.
Je leur ai dit : "La guerre ne durera pas toujours. Les choses changeront. On saura ce que vous avez fait." Cela les a sidérés. Il y en a un qui s'est énervé, mais l'autre a fini par dire : "Elle est courageuse cette petite." Et ils ont libéré ma maman, cette fois-là. Ma colère contre l'injustice était plus forte que ma peur.
Lola s'est inspiré de cet épisode dans le film, n'est-ce pas ?
Oui, c'est la scène avec Maurice et les gendarmes. Dans notre malheur, nous avions une chance : nous étions des enfants.
Parfois, cela leur faisait peur, au dernier moment. Face aux enfants, ils ne parvenaient pas toujours à être aussi implacables qu'avec les adultes. Lola évoque cela aussi avec le soldat allemand qui prend la petite Rachel dans ses bras.
Les soldats allemands, en France, avant le débarquement de Normandie, ils étaient contents d'être là. Ils avaient la belle vie. Certains avaient une famille. Quand il voyait un enfant, ils n'imaginaient pas que cela pouvait être un Juif. Ils pensaient à leurs enfants.
Source La Libre
