mardi 19 janvier 2016

Le Hezbollah est-il le grand perdant du conflit en Syrie ?




Si certaines victoires ont ponctué son engagement militaire auprès des troupes de Bachar el-Assad, le Hezbollah pourrait sortir assez affaibli du conflit syrien à plus long terme. La popularité et la légitimité de ce parti, à l’origine une milice de petite envergure apparue au Liban en 1982 dans le sillage de la Révolution islamique en Iran, ont largement reculé en quatre ans, après trois décennies d’une ascension fulgurante....Analyse...



Dans les années 1990 et 2000, son aura n'avait cessé de grimper dans la région, au rythme d’une lutte acharnée contre Israël –au nom de la oumma (nation arabe)– et de plusieurs victoires dont celle, en 2006, qualifiée de «divine» par le chef du parti.
La popularité de la «Résistance islamique» avait alors battu des records, certains allant jusqu’à pousser le parallèle entre Hassan Nasrallah et l’ancien leader du panarabisme, Gamal Abdel Nasser.
Désormais, le paysage semble avoir assez drastiquement changé. En plus des pertes humaines, le Hezbollah aura perdu dans ce conflit plusieurs échelons à son piédestal. Pour de nombreux Arabes, notamment sunnites –qui représentent plus de 70% des habitants de la région–, mais aussi des laïcs et d’anciens alliés radicaux comme le Hamas palestinien, le parti n'est plus le symbole de résistance armée contre Israël mais une milice chiite, au même titre que l’armée du Mahdi (Irak) et les forces Al-Qods (forces spéciales des Gardiens de la Révolution Islamique), qui combat le peuple syrien, les sunnites de la région, et dans une dimension moins communautaire, les aspirations démocratiques des peuples du «printemps arabe».
« Évidemment, le Hezbollah n’a plus la cote de popularité qu’il avait en 2006. Mais il est parvenu, sur le plan libanais, à changer en trois ans la perception de très nombreux segments de la population. Certains continuent de le critiquer pour sa décision unilatérale de s’impliquer dans le conflit voisin, mais se réjouissent tacitement qu’il se charge de repousser les djihadistes loin du pas de leur porte», y compris des chrétiens et des sunnites, souligne Didier Leroy, auteur de Hezbollah, la résilience islamique au Liban.

Capitaliser sur la peur

Pour Lokman Slim, politologue libanais, le parti de Dieu a capitalisé sur le «facteur peur» pour contrer cette baisse de popularité au début du conflit. Durant la prise de Qousseir en 2013, une des premières batailles officiellement livrées par le Hezbollah aux cotés du régime de Bachar el Assad, «l’incompréhension, l’incrédulité et la condamnation étaient des sentiments encore largement partagés par beaucoup de Libanais», rappelle-t-il. La rhétorique axée sur la lutte contre une «invasion takifiriste» s’est alors amplifiée pour contrer cette tendance, s’accompagnant de résultats probants sur le terrain, à l’instar des victoires militaires remportées, en 2014, à Yabroud et à Flita, à la frontière avec le Liban, ajoute le politologue.
La paralysie politique totale et l’incurie de l’État, à l’ombre d’une crise de déchets inédite, ont provoqué un mouvement de protestation transcommunautaire
Entretemps, l’EI a gagné du terrain et enchaîné les atrocités contre des otages occidentaux ainsi que les minorités chrétienne et kurde, «ce qui a nourri la propagande anti-takfiriste», souligne de son côté Dider Leroy. 
Cela n’a pas pour autant empêché de nombreux Libanais de continuer de contester l’intervention en Syrie, y compris des chiites; si 79% de ces derniers soutiennent l’implication du Hezbollah, plus de 81% estiment que le pays évolue dans la mauvaise direction, selon un sondage publié fin juillet par l’ONG «Hayya bina».  
En parallèle, 50% estiment que l’engagement militaire du parti a eu un impact négatif sur les liens entre la communauté chiite et les autres communautés du pays, tandis que la popularité du chef du parti, Hassan Nasrallah, quoiqu’encore très forte, ne semble plus faire l’unanimité absolue, comme cela était le cas en 2006.
Celle-ci s’élevait à 69,9% au moment du sondage (février et mars 2015) tandis que 38,5% des chiites estiment qu’il n’existe pas de leader au sein de leur communauté capable de leur garantir un meilleur avenir.  



Selon le sondage, réalisé auprès de 1.000 personnes de confession chiite, vivant entre Beyrouth, la Bekaa et le Liban-Sud, Hassan Nasrallah reste le leader le plus populaire au sein de sa communauté. 
Outre l’engagement du Hezbollah en Syrie, la paralysie politique totale et l’incurie de l’État, à l’ombre d’une crise de déchets inédite qui dure depuis le 17 juillet dernier, ont provoqué un mouvement de protestation transcommunautaire au Liban l’été dernier. 




Sur cette affiche, l’on peut lire: «Nous ne disposons de rien dans la banlieue Sud, ni eau…ni électricité… Le plus important est-t-il que cette zone reste le réservoir de tes guerres?», un message adressé au secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. 

Près de 1.500 morts depuis 2012

Sur le plan régional, le bilan est moins nuancé. En Syrie et dans d’autres pays majoritairement sunnites, l’hostilité à l’égard du parti a nettement augmenté. «Ce n’est pas un hasard que sur les réseaux sociaux, le parti soit qualifié de “Hezbollat”; “el lat” fait référence à une statue vénérée durant la période préislamique (al-jahiliyya)», souligne Lokman Slim. À long terme, la cote de popularité du parti risque même de reculer davantage, y compris au pays du Cèdre, ajoute-t-il.
Le bilan varie entre 1.200 et 1.500 morts, sur les 5.000 combattants qui se seraient engagés depuis 2012, soit entre 25% et 30% des effectifs
«Les chiites du Liban vont progressivement réaliser, surtout en cas de résolution du conflit syrien, à quel point cette guerre était inutile et coûteuse, qu’il s’agisse du nombre de morts, des discriminations subies par les travailleurs chiites dans les pays du Golfe ou encore des pressions touchant aux intérêts économiques de la diaspora chiite en Afrique. Ils comprendront qu’il s’agissait d’une double hémorragie, de sang et d’argent.»   
De sang, car au-delà de la question de popularité, le prix du soutien inconditionnel à Bachar el-Assad réside également au niveau des pertes humaines.
Selon les estimations, le bilan actuel varie entre 1.200 et 1.500 morts, sur les 5.000 combattants qui se seraient engagés depuis 2012, soit entre 25% et 30% des effectifs. L’aile militaire du parti compte toutefois 15.000 à 20.000 combattants au total, tandis que «derrière chaque combattant en Syrie, au moins trois personnes sont impliqués aux niveaux logistique, médical, etc.», précise Lokman Slim.
Cela réduit ainsi à 10% la part des Shouhada’ (martyrs) de l’ensemble des capacités humaines mobilisables, dans une «guerre de survie», aussi cruciale, voire plus, aux yeux du parti, que celles qui l’opposaient à Israël.

Attentats kamikazes et mythe sécuritaire

Il n’en demeure que le Hezbollah saigne en même temps que sa marge de mobilisation se rétrécit; le recrutement de Palestiniens du camp de Yarmouk (Syrie) mais également de sunnites au sein des couches sociales les plus défavorisées à Saadnayel et à Tripoli (Liban), révèle, selon le politologue, «les limites de la mobilisation interne et une volonté de limiter les pertes au sein de l’armée professionnelle du parti».
À titre comparatif, le Hezbollah avait perdu 600 combattants durant la guerre de juillet 2006 contre Israël –qui a duré trente-trois jours. Un autre bilan lourd –environ 800 morts– remonte à la fin des années 1980, lors des combats fratricides opposèrent le parti à son rival «Amal» durant la guerre du Liban.
Autre conséquence de la position du Hezbollah: l’accès soudain d’insécurité depuis 2013 dans la banlieue Sud de Beyrouth, bastion chiite de la capitale et fief du parti.
Cette zone a été de nouveau frappée de plein fouet le 12 novembre dernier par une opération kamikaze ayant fait une quarantaine de victimes, toutes des civiles. Il s’agissait du 11e attentat terroriste ciblant cette zone, autrefois considérée comme «impénétrable», ou d’autres localités contrôlées par le parti et son appareil sécuritaire et ce, en dépit des mesures draconiennes prises par l’armée libanaise, en coordination avec le Hezbollah, pour empêcher l’infiltration de djihadistes.


Source Slate.fr