Schapira a enquêté sur le faux reportage de France 2 d’un enfant palestinien, Mohamed al Dura, supposément mort sous les balles de l’armée israélienne, reportage qui a fait le tour du monde, été vu par des milliards de téléspectateurs, et coûté de nombreuses vies humaines, dont celle du journaliste Daniel Pearl, décapité devant les images de l’enfant al Dura. Je connais parfaitement l’affaire – du moins je le croyais avant d’avoir lu le livre de Schapira...
L’auteur nous emmène dans des recoins de son enquête jusque là inconnus du public. Elle raconte ses interviews – et les obstacles dressés sur son passage – avec tous les acteurs de ce Pallywood, et révèle de nouvelles incohérences dans le narratif déjà imprécis du reporter Charles Enderlin.
Pour le compte d’ARD, la télévision nationale allemande, Esther Schapira cherchait initialement non pas à démonter le formidable hoax – car elle ne doutait pas de la réalité du drame – mais à comprendre comment la mort d’enfants durant les conflits affecte les parties en présence.
C’est au cours de sa première enquête que les incohérences se sont imposées à elle, comme elles auraient du s’imposer à René Backmann du Nouvel Obs, ainsi qu’aux nombreux journalistes qui ont soutenu aveuglément Enderlin – s’ils s’étaient donné la peine de faire leur travail, évidemment.
Le livre se présente comme “la première analyse exhaustive de l’affaire al Dura, qui est aussi un cas d’école sur le manque de rigueur dans la profession.”
Je publierai dans quelques jours une interview de Philippe Karsenty, plusieurs fois cité dans ce livre, car il est dans cette affaire le défenseur le plus engagé dans la recherche de la vérité, et il a démontré que France 2 s’est obstiné à couvrir son mensonge et son journaliste lorsque la chaîne a compris qu’il s’agissait d’un faux.
Je lui pose, entre autres, 8 questions :
- Les images de France 2 montrent-t-elles la mort de Mohamed al Dura ?
- Montrent-elles un enfant palestinien abattu par des soldats israéliens ?
- Montrent-elles un assassinat ?
- Une victime collatérale du conflit ?
- Qui a effectivement abattu Mohamed ?
- Pourquoi Mohamed et son père étaient-ils à cet endroit-là, ce jour-là à cette heure-là ?
- Etaient-ils là par hasard ?
45 minutes de tirs continus ont été nécessaires à des tireurs d’élite israéliens pour atteindre leur cible, l’enfant et son père, situés à 80 mètres d’eux : donnez-moi le titre du navet, pour que je prévienne mes amis de ne pas aller le voir.
Enderlin ne s’est posé aucune question ? Alors que les films de composition, où des acteurs mimant leur mort, sous d’imaginaires balles israéliennes, ne sont un secret pour aucun journaliste travaillant dans la région. A d’autres !
L’idée du scoop (ses amis le surnomment Scoopy parce que, me confie une de ses amies, “il aurait vendu père et mère pour un scoop”) était trop forte.
Au lieu de faire son métier, Enderlin a réagi comme le chef de la police de Gaza, cité par Schapira, le général Saib Alez : “si tout le monde sait qui est le coupable, alors il n’y a pas besoin d’enquêter”. C’est à l’opposé des règles de base du journalisme.
La journaliste explique qu’après la projection de son film, beaucoup de téléspectateurs allemands l’ont critiquée, affirmant qu’elle aurait dû croire les témoignages palestiniens sans les mettre en doute, et rejeter les témoignages des israéliens sans vérifier s’ils étaient vrai.Il fallait croire les témoignages palestiniens sans les mettre en doute, et rejeter les témoignages des israéliens sans vérifier s’ils étaient vrai
Elle ajoute :
“la plupart des téléspectateurs recherchent la confirmation de leurs préjugés au travers de ce qu’ils regardent à la télévision” et que son enquête “risquait de remettre en question l’unanimité si bienvenue de l’accusation contre Israël.”
Pour ma part, j’y vois l’indication que le peuple européen dans son ensemble, et allemand en particulier, ne s’est pas débarrassé de son antisémitisme, et que la France est un terreau toujours fertile pour entendre les juifs être accusés de sacrifice rituel.
Le refus des télévisions françaises de projeter ce reportage est radical. Au moins, les Allemands n’ont pas peur de provoquer le débat, et de présenter les deux thèses opposées sur cette affaire louche.
Le mensonge pour cacher le mensonge
Enderlin, dans un droit de réponse au magazine Atlantic Monthly, expliquait avoir “raccourci la scène de quelques secondes pour ‘des raisons éthiques’.” Mais dans les minutes d’images non montées que France 2 a montré le 2 octobre 2004 à quelques journalistes, “les images prétendument insupportables de l’agonie de l’enfant n’existaient pas.”Aucun journaliste n’a été gêné par ce mensonge d’Enderlin.
Le mensonge est devenu à ce point pratique intégrante, banale, du journalisme ? Aucun n’a assez de bon sens pour se dire qu’Enderlin ayant menti sur le point essentiel – il dit avoir vu l’enfant agoniser – ce qui n’est pas vrai – il a forcément menti sur de nombreux autres aspects pour couvrir son premier mensonge ?
Autre mensonge révélé par l’enquête de Schapira.
Le 30 septembre 2000, jour du drame, est jour de grève générale, à Gaza. Pourtant Jamal al Dura, dira qu’il est allé, avec son fils Mohammed, acheter une voiture. A d’autres médias, il dira qu’il est allé acheté un jouet pour son fils. Aucun des deux versions – et il est surprenant qu’il ait deux versions, n’est possible : tous les magasins sont fermés, en grève.
Cela confirme ce qu’explique l’auteur : le cameraman de France 2 n’est pas une source fiable, je cite :
“Tala Abu Rahma n’est ni un journaliste sérieux ni objectif, il déclare en avril 2001 à un journal marocain qu’il aurait choisi le journalisme « pour défendre la cause palestinienne.”
Donc nous avons un journaliste de France 2, Charles Enderlin, qui ment, et un caméraman de France 2, Tala Abu Rahma, qui est engagé dans la défense de la cause palestinienne, laquelle passe par la guerre des images !
Shapira explique que chaque reporter de guerre se pose chaque jour la question de savoir s’il est instrumentalisé dans cette guerre des médias proche orientale, et qu’il hésite à diffuser des images sans que leur authenticité ait pu être vérifiée. Enderlin n’a rien fait de tout cela, aucune vérification, alors que son cameraman, il ne peut l’ignorer, “défend la cause palestinienne.”
N’atteint-on pas là le fond glauque de la nature humaine ?
Esther Schapira décrit Enderlin comme exceptionnellement agressif et désagréable, manipulateur et calculateur en réponse à des demandes anodines, et refusant toute tentative de faire la lumière sur les événements.
L’auteur n’oublie pas de citer la Cour d’appel de Paris, et la juge Trebucq, qui en relaxant Philippe Karsenty le 21 mai 2008, dira qu’ “il y a de bonnes raisons de douter du reportage.”Juge Trebucq : “il y a de bonnes raisons de douter du reportage.”
Aucun tribunal n’a remis en cause cette conclusion.
Le journalisme serait-il la première zone de non droit ?
Jean-Patrick Grumberg
« L’enfant, la mort et la vérité », est disponible exclusivement sur LaMaisondEdition. com
Source JerusalemPlus
