vendredi 9 mai 2014

Charente : le chiffre noir de la déportation

 
Près de 1.800 Juifs ont trouvé refuge en Charente durant la Seconde Guerre mondiale. 800 d'entre eux ont été raflés puis conduits dans les camps de la mort. Elles avaient fui le front et la Moselle. Le péril nazi. Des centaines de familles juives avaient trouvé en Charente ce qu’elles étaient venues chercher. De la sécurité. La vie simple à la campagne. Et pourtant... Ce refuge ne sera que provisoire. A compter de 1942, les Juifs feront l’objet de rafles. Réclamées par l’occupant allemand. Un ordre relayé par le préfet de l’époque, Alfred Papinot. Appliqué par la police et la gendarmerie française...




Dans la nuit du 8 au 9 octobre 1942, la vie de 422 Juifs bascule dans l’horreur. Depuis Angoulême, Verteuil, Cognac, Jarnac, mais aussi depuis le nord-ouest de la Dordogne, ils sont conduits dans la salle philharmonique, au conservatoire, place Henri-Dunant à Angoulême.
Une semaine plus tard, 387 d’entre eux sont conduits au camp de Drancy. L’antichambre de la mort. Quelques semaines plus tard, ils sont envoyés à Auschwitz. Seuls huit d’entre eux en reviendront.
«D’autres rafles se sont succédé à travers le département jusqu’en 1944. On estime qu’au total près de 1.800 Juifs avaient trouvé refuge en Charente. 800 d’entre eux ont été déportés. Un chiffre encore approximatif», rapporte Gérard Benguigui, le président de l’association des Juifs de Charente, alors qu’on commémore aujourd’hui le 69e anniversaire de la fin de la guerre. Parmi eux, 103 enfants.
Lui et Franck Svensen, professeur de philosophie du lycée Marguerite-de-Valois, ont relaté avec force détails dans un livre passionnant l’histoire de cette terrible nuit du 8 octobre 1942.
On y trouve des témoignages poignants, dont celui de Robert Franck, qui échappera finalement au transfert vers Drancy. Il raconte l’arrivée des gendarmes au cœur de la nuit dans le village périgourdin de Festalemps où lui et sa famille était réfugiés. «Prenez le minimum, un baluchon avec un peu de nourriture, quelques vêtements (...) Un car va passer d’ici une heure dans lequel vous devrez monter», ont-ils ordonné à la famille Franck. Un ordre scrupuleusement, tragiquement, respecté. 



«Nous sommes partis nous placer devant la grille, et dans le froid nous avons attendu, attendu... Nous aurions pu nous échapper durant tout ce temps. On ne nous aurait sans doute pas poursuivis.» Terrible aveu révélateur de l’ignorance de ce qui attendait ces familles. Révélateur aussi de la confiance qu’avaient ces réfugiés en les autorités françaises.
Un proverbe yiddish disait d’ailleurs «Etre heureux comme Dieu en France». Face au calvaire qu’ils vivaient dans leurs pays d’Europe de l’Est, ces familles juives avaient fui en France où ils pensaient trouver un havre de paix. L’accalmie fut brève jusqu’à cette nouvelle fuite sur les chemins de l’exil jusqu’en Charente.
Pourquoi la Charente, d’ailleurs ? «Parce que les plans d’évacuation étaient préparés ainsi, souligne Gérard Benguigui. Lorrains et Alsaciens devaient fuir vers la Charente, la Dordogne ou le Lot-et-Garonne. Tous ne sont pas arrivés jusqu’ici. Il faut s’imaginer l’exil terrible, les gens à bout de force, mitraillés par les stukas (les avions allemands), les voitures, les chevaux ou les bœufs incapables de poursuivre leur route. Nombre de ceux qui fuyaient se sont arrêtés en route.»

Vingt-cinq «Justes»  reconnus en Charente

Mais plusieurs centaines d’entre eux sont donc arrivés à terme, exténués. «La Charente a été un entonnoir, comme tous les départements jouxtant la ligne de démarcation.» Une ligne que les Juifs espéraient franchir. Car, pensaient-ils, ils trouveraient enfin la paix en zone libre.
Ils se trompaient: en zone libre le gouvernement Laval mit une funeste application à déporter un maximum de Juifs, enfants compris, alors qu’ils n’étaient pas exigés par l’occupant.
En zone occupée, un millier de Juifs réfugiés ont donc réussi à échapper aux rafles charentaises. «Si l’on tient compte du fait que la Charente était sur la ligne de démarcation, il aurait pu (dû) y avoir davantage de personnes déportées. N’oublions pas que par ailleurs de nombreux “Justes parmi les Nations” ont œuvré en Charente. A ce jour, 25 ont été reconnus par Yad Vashem. Et le travail pour les identifier tous n’est pas terminé», estime Gérard Benguigui.
Celui-ci pense aussi que «la population, la police et la gendarmerie en Charente se sont bien comportées. Les autorités n’ont pas mis tout le zèle que les Allemands attendaient d’elles à l’occasion des rafles. Cela a sans doute sauvé la vie de nombre d’entre eux».

Source
Charente Libre