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lundi 28 octobre 2019

Un ancien nazi jugé en Allemagne : «Les gardes étaient des barbares»


C’est sûrement l’un des derniers procès de nazi. En Allemagne, un ex-garde du camp de concentration de Stutthof est jugé pour complicité de 5230 assassinats........Détails.........



A quoi ressemble un homme qui, sous l'uniforme nazi, a gardé l'enceinte d'un camp de concentration? 
Dans une salle d'audience comble, au 3e étage du palais de justice de Hambourg, en Allemagne, le 17 octobre, chacun s'interroge. La réponse tombe peu après 11 heures. 
Un vieux monsieur en chaise roulante, la tête cachée derrière une pochette cartonnée rouge qu'il tient fermement, fait son entrée. 
Une fois les cameramen et photographes partis, Bruno Dey, 93 ans, pose la pochette et dévoile son visage : une épaisse moustache, des cheveux blancs plaqués en arrière, des joues creusées par les rides, des traits fermés, des yeux noirs, cernés, et le regard fuyant, rivé sur le plancher, de celui qui se sait observé et jugé.
Après avoir, d'une voix rauque, confirmé à la juge son identité, Bruno Johannes Dey, né en 1926 à Obersommerkau, près de « Dantzig » - nom allemand de Gdansk -, en Pologne, l'ex-SS a écouté, impassible, la déclaration du procureur : « Il est accusé, en tant que mineur et en tant que jeune adulte, d'avoir fourni son aide à ceux qui ont commis le meurtre perfide et cruel d'au moins 5230 personnes, entre le 9 août 1944 et le 26 avril 1945, au camp de concentration de Stutthof, sur le territoire de l'actuelle république de Pologne ».
A 17 ans, ce fils d'agriculteur est enrôlé dans l'armée. 
En raison d'un problème cardiaque, l'apprenti boulanger n'est pas envoyé au front. 
Il est rapidement affecté, à l'été 1944, à la première compagnie des SS-Totenkopfverbände (unité SS à « tête de mort »), comme garde d'une prison de 120 ha, établie au milieu des bois sur des marécages, près de la mer Baltique. Les déportés juifs, venus de Hongrie et des pays baltes, y arrivent alors massivement et constituent, fin 1944, 70 % de la population incarcérée.
Jusque-là, Stutthof était occupé majoritairement par des résistants polonais, des soldats soviétiques et des détenus d'autres pays d'Europe de l'Est. 
Au total, 120 000 personnes sont passées par ce camp, qui fut le premier établi par les nazis hors du territoire allemand, en 1939, et le dernier libéré par l'Armée rouge, le 9 mai 1945. Près de 65 000 personnes y ont péri, dont environ 28 000 juifs.

Depuis son mirador, il voyait les cadavres

Aux enquêteurs, qui l'ont interrogé l'an dernier, l'accusé a affirmé n'y avoir tiré sur personne. 
Mais, durant les 9 mois où le jeune soldat a, dans ses fonctions, « empêché la fuite, la révolte et la libération des prisonniers », selon les mots du procureur, 5000 d'entre eux sont morts du typhus, en raison des conditions inhumaines d'incarcération.
200 ont été asphyxiés avec du Zyklon B, un pesticide à base d'acide cyanhydrique, d'abord dans une chambre à gaz, puis, comme les détenus refusaient de s'y laisser conduire, dans un wagon de chemin de fer scellé. 30, enfin, ont été abattus d'une balle dans la nuque, dans la salle voisine du crématorium.
Depuis la tour de guet, haute de 6 m, le garde pouvait observer les cadavres amenés au four crématoire, ou brûlés sur un bûcher à ciel ouvert quand l'incinérateur était plein. 
« J'avais de la peine pour les gens, là-bas, je savais que c'était des Juifs qui n'avaient commis aucun crime », a-t-il admis devant les policiers.

«Je suis fier de ce que j'ai fait dans ma vie»

Après la défaite nazie et une courte période de captivité dans le nord de l'Allemagne, Bruno Dey a mené une existence paisible à Hambourg, où il a travaillé comme boulanger, chauffeur de camion puis concierge. 
« Je suis fier de ce que j'ai fait dans ma vie », a déclaré le retraité, qui comparaît libre, dans sa déposition rapportée par le quotidien allemand « Der Tagesspiegel ». 
Marié, il est père de deux filles. Le premier jour d'audience, l'une d'elles, les cheveux couverts d'un voile rose assorti à sa veste, l'a accompagné à la table des accusés. 
Elle a gardé les yeux fixés sur son père, comme pour le protéger de l'hostilité qui l'entourait. Derrière les avocats des victimes, 6 autres de ses proches étaient venus le soutenir.
Une fois l'exposé du procureur achevé, le représentant de la défense, Stefan Waterkamp, a pris la parole. 
Il a rappelé le jeune âge de son client à l'époque, indiqué que celui-ci n'était pas sympathisant nazi, n'avait pas volontairement rejoint les SS, ne s'était jamais caché après la guerre et avait même été entendu à deux reprises par la justice comme témoin, dans les années 1970 et 1980. Dey avait raconté ce qu'il savait des chambres à gaz. Sans suite. 
« Durant plus de 60 ans, personne en Allemagne ne s'est intéressé aux simples gardes », a poursuivi l'avocat, avant de poser la question à laquelle les juges devront répondre : « Où se situe la limite de la responsabilité ? »
Ce procès, l'un des derniers à viser un ancien nazi, est l'épilogue d'une longue histoire, qui a débuté avec celui de Nuremberg. 
Entre 1945 et 1946, 24 des principaux dignitaires du régime hitlérien ont comparu devant le premier Tribunal pénal international. 
Une fois émancipée de la tutelle alliée, la justice allemande, dont les bureaux regorgeaient d'anciens nazis jusqu'aux années 1970, a longtemps rechigné à poursuivre les criminels du Troisième Reich. 
De 1945 à 2005, en Allemagne, seules 6656 condamnations ont été prononcées, alors que plus de 200 000 Allemands et Autrichiens ont participé à l'Holocauste, selon une étude de la Nuremberg Academy.

23 dossiers similaires en cours

Auparavant, il fallait, pour inculper un garde, la preuve de son implication directe dans un crime. 
La donne change en 2011, quand l'ancien gardien du camp d'extermination de Sobibor, l'Ukrainien John Demjanjuk, est condamné à 5 ans de prison. Depuis, on peut aussi poursuivre ceux qui, par l'exercice de leurs fonctions, ont permis des assassinats.
Plusieurs anciens de Stutthof ont été retrouvés. L'an dernier, Johann Rehbogen, 94 ans, a ainsi comparu à Münster, mais les audiences ont été vite interrompues, en raison de son état de santé. 
23 dossiers similaires restent en cours d'investigation. L'âge des suspects rend leur jugement chaque jour moins probable.
« Je suis le seul juif qui prie pour la bonne santé des nazis, ironise, dans le hall du palais de justice de Hambourg, le directeur du centre Simon-Wiesenthal, Efraim Zuroff, qui a passé sa vie à les traquer. 
Chaque procès est important, car il est l'expression de la réalité des camps de concentration et d'extermination », insiste-t-il, en rappelant que l'antisémitisme perdure, comme l'a prouvé l'attentat perpétré huit jours plus tôt devant la synagogue de Halle, dans l'est de l'Allemagne.
Le temps n'atténue pas la douleur des survivants et de leurs proches, qui réclament toujours justice. 33 coplaignants, qui ont perdu un ascendant direct à Stutthof et y ont parfois eux-mêmes été prisonniers, se sont associés aux poursuites contre Bruno Dey. 
En réponse aux arguments de la défense, l'avocat Cornelius Nestler a lu une déclaration de sa cliente Judy Meisel, déportée à 15 ans avec sa sœur, Rachel, et leur mère, Mina : « Stutthof était un crime de masse organisé par les nazis, et ce crime de masse n'a été rendu possible qu'avec l'aide des gardes du camp. Ils se sont assurés que ma mère soit tuée. 
Et sont presque parvenus à ce que je le sois aussi. Cette procédure pénale est pour moi synonyme de justice. Et d'une justice tardive pour ma mère ».
Au fond de la salle, Ben Cohen, le petit-fils de Judy Meisel, venu de New York, guette alors la réaction de l'accusé. 
« J'ai regardé son visage, et vu qu'il entendait et comprenait les mots de ma grand-mère, a-t-il confié après l'audience. Elle aurait aimé être là pour les lire. » Le voyage depuis sa résidence à Minneapolis, aux Etats-Unis, était trop éprouvant.

Le ghetto de Slabodka, prélude à l'enfer

A Stutthof, Judy Meisel a fait un serment : « Les nuits, dans le baraquement, nous nous disions les unes aux autres que si certaines d'entre nous survivaient, elles raconteraient au monde ce qui s'était passé et ne laisseraient personne oublier », nous a-t-elle écrit, depuis sa maison de retraite américaine. La rescapée a tenu sa promesse et passé sa vie à raconter dans des écoles, des églises ou lors de conférences, sa tragique odyssée.
Née le 7 février 1929, la même année que la jeune écrivaine allemande déportée Anne Frank, Judy Meisel grandit auprès de sa sœur Rachel, son frère Abe et leur mère Mina, à Josvainiai, un petit village de Lituanie. Le père, Osser, est mort prématurément, en 1937. Judy a 12 ans quand les nazis envahissent les pays baltes, à l'été 1941.
Elle est contrainte d'emménager, avec sa famille et 29 000 autres juifs, dans le ghetto de Slabodka, au centre du pays. Ils y survivent 3 ans, malgré la famine, la promiscuité et le travail forcé. 
Un prélude à l'enfer. A l'été 1944, l'avancée des troupes soviétiques contraint les Allemands à évacuer le ghetto. Abe est déporté à Dachau. Judy, Rachel et Mina partent pour Stutthof, quand Bruno Dey y prend son service.
Dans le camp, les gardes exercent une violence débridée, dont Judy Meisel fournit, dans le message qu'elle nous a fait parvenir, quelques exemples : « Ils nous reluquaient quand nous nous déshabillions. 
Mes cheveux ont été arrachés par l'un d'entre eux, qui m'a dit à quel point ils seraient beaux sur les poupées de ses filles. 
On m'a aussi arraché les ongles. J'ai été forcée d'attendre des heures debout, en ligne, dehors, dans le froid. 
J'ai pu observer leur brutalité, par exemple quand ils ont retiré un jeune enfant des bras de sa mère, Chava, et qu'ils ont jeté le bébé à terre jusqu'à le tuer. Il y avait des cadavres partout. Ils étaient des barbares. »
Le 21 novembre 1944 reste gravé dans sa mémoire. Judy et sa mère Mina sont conduites, nues, devant un petit bâtiment de briques rouges au fond du camp. Dans la queue, devant la chambre à gaz, un garde ordonne à l'adolescente de retourner à son baraquement. 
Judy court rejoindre sa sœur, tandis que Mina, elle, est contrainte d'avancer. C'est la dernière fois que la jeune fille voit sa mère.
Judy Meisel n'a pas de souvenir de Bruno Dey en particulier. 
Elle n'a envers lui ni haine ni complaisance : « S'il était un des gardes, il n'a pas seulement permis à ces horribles choses d'arriver, mais il y a activement participé. Sans les gardes, tant d'innocents ne seraient pas morts à Stutthof. Je ne ressens rien pour lui », écrit-elle.
Début 1945, alors que l'Armée rouge se rapproche, le camp est évacué. Le 25 janvier, Judy et Rachel doivent marcher plusieurs kilomètres dans un froid polaire, parmi un millier d'autres prisonnières épuisées. 
A la faveur d'un bombardement, elles parviennent à se cacher dans un fossé, puis à s'enfuir. 
Elles échouent dans une ferme tenue par des nazis. Là, un travailleur russe, prisonnier de guerre, leur fait traverser la Vistule, la rivière alors gelée, pour rejoindre un couvent. 
Elles y sont nourries et protégées, mais les nonnes exigent leur conversion. Judy et Rachel refusent. Elles s'en vont.

Le 5 mai 1945, Judy retrouve la liberté

Se faisant passer pour des catholiques de Lituanie, elles travaillent comme servantes dans la maison de l'officier SS Arstrum, près de Stutthof. L'avancée du front à l'Est pousse les nazis à se replier. 
Les Arstrum embarquent, avec leurs domestiques, sur un navire pour le Danemark. Le bateau est torpillé. Les passagers sont recueillis dans un camp pour personnes déplacées. 
C'est là qu'enfin, le 5 mai 1945, Judy et Rachel retrouvent la liberté et leur véritable identité. Une famille danoise prend soin d'elles et les héberge pendant quatre ans.
« Ces personnes ont ramené ma mère à la vie », nous confie, au téléphone, Michael Cohen, un des fils de Judy Meisel, qui vit près d'elle, à Minneapolis. En 1949, Judy part pour le Canada, où elle rejoint son frère Abe, survivant de Dachau. 
Sur le cargo, elle rencontre son futur mari, Gabe Cohen. Ils vivent à New York, à Philadelphie puis en Californie, ont trois enfants et sept petits-enfants.
Chaque génération s'emploie à faire connaître l'histoire de Judy. En 1994, Michael l'a accompagnée à Stutthof avec Aaron, son fils aîné. Le cadet, Ben, prépare un documentaire sur sa grand-mère. 
C'est lui qui représente les siens à Hambourg. D'ici à la fin des audiences, mi-décembre, il espère obtenir une réponse à la question que Judy Meisel se pose encore, 75 ans plus tard : « Comment ont-ils pu faire ça ? »

Source Le Parisien
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