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mercredi 23 avril 2014

Quels sont les obstacles à la liberté et à la démocratie dans le monde arabe ?


C’est une triste évidence relevée par les experts après plus de trois ans de soulèvements massifs des différents « printemps arabes » : depuis le Maghreb jusqu’au Moyen-Orient, de la Tunisie en passant par la Lybie, l’Égypte, la Syrie ou bien encore l’Irak et le Yémen, toutes ces révoltes sont très loin d’avoir réussi à instaurer de véritables changements démocratiques ni permis l’accès à une authentique liberté pour les peuples arabo-musulmans concernés. C’est qu’il existe dans tous ces pays de nombreux obstacles socio-politiques mais aussi culturels, linguistiques et religieux qui barrent la route à cette évolution souhaitable, y compris pour Israël...

Malgré des résultats très décevants quant à l’instauration de la démocratie et de la liberté au Moyen-Orient, certains ont toutefois avancé que le processus de bouleversements auquel on assiste aujourd’hui dans le monde arabe pourrait en fait constituer la première étape d’une réelle « transition démocratique ». Or il n’en est rien, et ce, pour plusieurs raisons d’ordre à la fois complémentaire et assez différent…
D’abord, il existe dans presque tous les pays arabes une véritable « crise de légitimité » de leurs dirigeants respectifs, doublée d’une regrettable faiblesse chronique des oppositions démocratiques qui sont partout dépourvues de traditions de luttes massives capables de mobiliser la société civile : une carence qui a eu une grande influence sur la marche des événements récents de la région, pays par pays.
D’où le double constat politique négatif suivant : d’une part, la presque totalité des dirigeants arabes parvenus au pouvoir n’a jamais été élue par des élections vraiment démocratiques et pluralistes ; mais d’autre part, on a bien vu que les diverses sociétés et populations concernées ont dû accepter leur règne et respecter les lois et autres décrets qu’ils édictent… Et ce, parce que la société civile (le « pays réel ») est totalement coupée de la vie politique et institutionnelle de l’État et de ses dirigeants (« le pays légal »), lesquels nient presque complètement l’existence, les besoins et les exigences de cette société civile dans leur gestion quotidienne des affaires publiques.
Répression, censure et corruption : piliers de l’absolutisme arabe
Malgré les tentatives des colonisateurs britanniques du Moyen-Orient au début du 20e siècle d’introduire ici et là une certaine séparation des pouvoirs (entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire), cet axe fondamental de toute démocratie moderne eut beaucoup de peine, jusqu’à aujourd’hui, à s’appliquer dans la vie publique de ces pays : une carence qui allait renforcer l’absolutisme des gouvernements arabes de la région.
« En fait, le début de résistance à la mise en place d’un souverain absolu montrait que l’ensemble des concepts politiques introduits par les Britanniques n’avait eu aucun impact, si ce n’est sur les étudiants et les diplômés des universités et des grandes écoles qui vivaient dans les grandes villes plus ou moins cosmopolites, explique le psychanalyste et linguiste Mustapha Safouan, dans un essai intitulé « Pourquoi le monde arabe n’est pas libre » (publié aux Éditions Denoël en 2008). Mais le reste de la population, c’est-à-dire les paysans, était demeuré tout aussi à l’écart de ces modes de pensée qu’il vivait hors le temps, attendant simplement le salut qui devait venir d’un homme prêchant l’unité contre la multiplicité ».
« Le régime de pouvoir absolu repose sur trois pratiques qui font son essence même : la corruption, la répression et la censure, continue Safouan. La corruption signifie que celui qui jouit du pouvoir absolu, quoi qu’il en soit de sa probité ou de son manque de probité personnelle, possède du même coup la libre disposition des richesses du pays. (...) Ce qui nous fait comprendre la férocité sans bornes avec laquelle l’appareil [de l’État despotique] réprime toute tentative qui lui dispute son butin ». Une définition qui, dans les faits, peut s’appliquer non seulement à l’Égypte actuelle, mais aussi à la Syrie, la Jordanie, l’Irak, l’Arabie Saoudite et à quasiment tous les autres pays arabes de la région.
« Quelles conclusions tirer de tout cela ? se demande Safouan. En premier lieu, que les dictateurs modernes gouvernent toujours au nom de quelques vérités supérieures dont ils se proclament les représentants et dont ils tirent leur légitimité ». Puis il ajoute très pertinemment : « (...) Demandons-nous comment la démocratie peut être exportée d’Occident vers un pays qui a une économie différente et une autre structure de classes ».
La cause socio-culturelle du despotisme arabe : la césure linguistique excluant le peuple de la langue des élites.
L’autre facteur encore plus prégnant et obscurantiste à la source du despotisme - parce qu’il ne dépend pas des différentes formules politiciennes contingentes propres à chaque pays arabe -, c’est la domination quasi inévitable des oligarchies locales sur leurs peuples respectifs par le biais de la langue qui est celle du « pouvoir ».
En effet, dans de nombreux États de la région - à commencer par l’Égypte, en quelque sorte « prototype » de nombreux schémas de pouvoir dans le monde arabe -, la langue parlée et écrite par les élites politiques, économiques et intellectuelles au pouvoir (à savoir l’arabe classique et érudit de l’administration,
de la justice et de l’État) est très différent - au plan du vocabulaire, de la syntaxe et de la grammaire - de la langue maternelle transmise par la famille et pratiquée quotidiennement par le peuple, des paysans aux membres des classes moyennes, en passant par les petits fonctionnaires et les ouvriers.
Or cet état de fait a eu pour effet de bannir la langue maternelle des écoles : « On pense et on dit souvent que l’arabe est une seule et même langue, mais la distance entre l’arabe classique et l’arabe égyptien, entre celui des États du Golfe et de l’Afrique du Nord, est la même que celle qui existe entre le latin et les langues romanes - l’italien, l’espagnol et le français. L’échec ou plutôt le refus de reconnaître ces différences équivaut au refus de permettre aux illettrés une parole pleine sur leur avenir. Prenant conscience des effets dévastateurs de cette “politique de mystification”, je me décidai à écrire non pas en “arabe grammatical”, dans la langue de l’élite, mais dans la langue vernaculaire, car cette politique de l’écriture se poursuit jusqu’à aujourd’hui (…) ».
Les « trois impostures de l’islam »
« Cela représente, poursuit Safouan, la troisième et dernière imposture qui, à nous autres Arabes, est notre lot de malheur. En premier lieu, le peuple est isolé du champ de la pensée par le confinement de l’écriture dans une langue classique ; ensuite, il se trouve face à un pouvoir État qui a usurpé cet attribut d’être “celui qui a le savoir de l’interprétation finale”. Et enfin, il est soumis à l’imposture du “père imaginaire” [qu’est le monarque] (…). Une nation qui attend après un sauveur ne peut rien vivre d’autre qu’une déception répétée ».
Fait significatif, propre à toutes les révoltes des « printemps arabes » des trois dernières années qui se sont transformées en hivers islamiques : contrairement à ce qu’avaient avancé certains « experts » au début du soulèvement populaire tunisien et égyptien de l’hiver 2010-2011, ce n’est pas Internet, Twitter ou You-Tube (auxquels n’ont accès qu’une infime minorité d’étudiants et d’intellectuels des classes moyennes naissantes de ces pays) qui ont vraiment mobilisé les masses contre les despotes Ben Ali et Moubarak, mais bien plutôt la Mosquée !
Ainsi, les grands rassemblements de masse de ces deux rébellions ont-ils toujours eu lieu les vendredis au sortir des offices de prières… et dans une bien plus petite mesure grâce aux appels lancés sur Internet par de jeunes agitateurs qui ne se sont jamais dotés de leaders représentatifs ; et ce, contrairement aux partis islamistes intégristes comme celui des Frères musulmans (FM) égyptiens ou du Ennadah tunisien. Lesquels, une fois dissipées les premières révoltes estudiantines, ont attendu leur heure pour s’emparer « démocratiquement » du pouvoir par la voie électorale… Même si, comme on l’a vu en Égypte, l’armée a ensuite destitué les FM en s’appuyant sur un large mécontentement populaire à leur égard dû à leur incompétence gestionnaire.
« En fait, écrit encore Safouan, le pouvoir au Moyen-Orient a toujours tiré sa légitimité de quelque occulte pouvoir supérieur de caractère divin ou religieux. Ce type de légitimité provient d’un système de gouvernement fondé sur un abîme, une infranchissable différence entre le monarque (…) et ses sujets. [Alors] comment un seul homme peut-il obliger des millions d’autres à se soumettre à la tyrannie qui les opprime et les humilie ? »
À cette question capitale des sciences politiques appliquées au monde arabe dans son ensemble, il répond en mettant en avant la force qui lui manque si cruellement : « Le secret de la force de l’Europe est la division du pouvoir entre les différents courants de la société politique, au lieu d’un monopole du pouvoir fondé sur une confusion terrifiante et hypocrite entre la société politique en tant que telle et la communauté (djama’a), qui désigne en premier la communauté des croyants qui se retrouvent à la mosquée (djami’). Il résulte de cette confusion que les différences d’opinions sont traitées comme des différences de croyance : ceux qui les professent sont considérés comme des étrangers qui doivent être éliminés ».
Et Safouan de conclure de manière fort pessimiste : « Une démarche également fallacieuse consiste à rapprocher les notions d’intérêt public et de communauté, puisque la première est avant tout un concept administratif qui suppose l’existence d’une société civile, tandis que la seconde suggère une unité spirituelle et s’applique en tout premier lieu à ceux qui prient à la mosquée (…) [Mais] n’avons-nous jamais connu à quelque moment de notre histoire ce qui ressemblait à une société civile ? »
Source Hamodia