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mercredi 23 avril 2014

Pologne - Israël : fin de la relation spéciale ?

 

Dans cette profonde et immuable confusion entre les propos "antisémites" et "anti-israéliens", la Pologne vient constituer un exemple intéressant. Associé dans l'histoire juive à l’antisémitisme traditionnel, Israël s'imagine qu'en développant des relations "spéciales", le peuple polonais serait plutôt favorable à la cause israélienne dans le conflit israélo-palestinien. Pourtant, les évènements récents ont montré qu'il s'agit d'un mauvais calcul de la part de l'Etat hébreu. Tous les sondages récents effectués en Pologne montrent que la majorité de la population polonaise a tendance maintenant à sympathiser avec les Palestiniens...



Des sources diplomatiques polonaises confirment effectivement un changement notable d'attitude à l'égard d'Israël dans le conflit israélo-palestinien. Au cours d'un interview à i24news, elles ont attribué ce changement à l'influence de certains membres de l'Union européenne comme la France et l'Espagne et d'autres pays de l'Est sur les nouveaux politiciens polonais et à leurs citoyens.
Un diplomate polonais a confié à i24news que jusqu'il y a quelques années, les diplomates polonais étaient étonnés du contenu des lettres et mails de citoyens polonais durant les périodes de guerre, comme la Deuxième guerre du Liban et les opérations à Gaza, soutenant à la fois Israël tout en étant antisémites.
"Nous ne comprenions pas comment cela pouvait aller de pair, mais c'était pourtant le cas", pointe le diplomate. "Je suis d'accord avec Bilewicz que c'est la conséquence partielle de l'affinité instinctive des Polonais à l'égard d'une leutte nationale basée sur leur propre histoire. Mais c'est surtout dû au contact constant des gens en Pologne et certainement des hommes politiques avec leurs homologues européens qui ne sont pas favorablement disposés à l'égard d'Israël", ajoute-t-il.
"Il s'agit d'un phénomène relativement nouveau", analyse Michael Bilewicz, directeur du Centre pour la Recherche sur les Préjugés à l'Université de Varsovie. "Je pense que cela a un rapport avec l'empathie instinctive du peuple polonais envers les luttes nationales, une tendance profondément ancrée dans sa propre histoire". Pourtant, Bilewicz, qui suit et étudie la scène européenne, est bien persuadé que ceux qui blâment les Juifs sous couvert des méfaits d'Israël, sont bien des antisémites.
"Une culpabilité collective octroyée à un groupe ethnique pour des faits dont il n'est pas responsable - c'est de l'antisémitisme", affirme-t-il, "un Juif en Pologne ou en France n'est certainement pas responsable de ce que fait le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman. Nous ne l'avons pas élu nous-même."
Il suppose également que le déplacement de la sympathie populaire vers la cause palestinienne est lié à l'impact sur ​​les politiciens polonais.
Lorsque Bilewicz (34 ans) dit "nous", il veut dire parfois "les Polonais" et parfois "nous, les Juifs".
Dans une interview à i24news lors de sa récente visite en Israël, il semble se porter plutôt bien face à cette complexité. Le fait qu'il était le seul élève de sa classe à ne pas assister aux cours de religion et sa vie au sein même d’une minorité toute marginale en Pologne a forgé son caractère et renforcé son individualisme.
Contrairement à beaucoup d'autres en Pologne qui choisissent encore de cacher leur identité, ses deux parents ont toujours été ouvertement juifs. "Ce n'est pas un sujet tabou dans les milieux universitaires", affirme-t-il, se référant à la carrière de ses deux parents.
Pourtant, la tentative d'évaluer le nombre de Juifs dans la Pologne contemporaine, une tâche qui paraît pourtant assez simple, se transforme en mission impossible. Lors du dernier recensement en 2001, seulement 1.100 personnes se sont identifiées comme Juives. Bilewicz pense que la méthodologie du recensement a faussé les données. Les chiffres non officiels parlent de 5.000 à 8.000 Juifs. Certains d'entre eux se disent ouvertement juifs, d’autres se cachent, certains sont ultra-orthodoxes, d'autres sont athées.
L'existence d'une infime minorité de Juifs n'empêche pas l'antisémitisme florissant en Pologne.
"L'antisémitisme n'a pas besoin de Juifs", déclare Bilewicz. " Les Juifs constituaient 1% de la population de l'Allemagne dans les années 20 du siècle dernier, mais cela n'a pas empêché le développement de la théorie antisémite la plus fatale de l'histoire du monde. L'absence de Juifs, ou de n'importe quelle autre minorité d'ailleurs - peut renforcer les préjugés faute de contact direct”.
C'est très certainement ce qui s'est produit en Pologne. Le résultat le plus surprenant dans les études de Bilewicz pourrait être que plus de 50 % de la population de la Pologne croit en une théorie du complot selon laquelle les Juifs contrôlent la finance internationale et les médias du monde entier. Ils se rassemblent effectivement dans certains endroits tenus secrets - jamais vraiment précisés où dans cette théorie - et complotent contre le reste du monde.
Aussi hallucinant que cela puisse paraître, Bilewicz croit que c'est l'aspect le plus inquiétant de l'antisémitisme. Selon la logique, ceux qui cautionnent cette théorie tiendront les Juifs responsables d'un désastre économique national ou mondial s'il devait survenir.
Pourtant Bilewicz doute pourtant que cela se produise dans la Pologne contemporaine. Ce genre de préjugés, suppose-t-il, est populaire parmi la génération plus âgée et les personnes sans instruction, principalement chez les habitants des petites villes et des villages de Pologne. On trouve le même profil chez ceux qui se raccrochent à l'antisémitisme traditionnel et sont prompts à suivre la branche antisémite nationaliste de l'Eglise catholique polonaise. L'Eglise catholique de Pologne comprend en fait deux entités différentes. L'une est libérale, associée au défunt pape Jean-Paul II : cette branche de l'église favorise le dialogue interreligieux et les relations privilégiées avec le judaïsme.
L'autre partie de l'Eglise, associée à "Radio Maria", est profondément nationaliste, xénophobe et antisémite.
Le profil de ses partisans coïncide avec celui des antisémites traditionnels. Bilewicz connaît bien les deux faces de l'Eglise polonaise: "Je connais un prêtre qui s'évertue à visiter Treblinka chaque année, mais je connais aussi l'autre côté. C’est peut-être surprenant, mais l'antisémitisme n'a rien à voir avec la ferveur du catholicisme. Nous l’avons vérifié”.
Les catholiques fervents ne sont pas nécessairement plus antisémites. Souvent, cela dépend de votre prêtre. “A cet égard, affirme Bilewicz, la Pologne diffère de la Hongrie, où les membres et sympathisants toujours plus nombreux du parti nationaliste et antisémite Jobbik sont jeunes et bien instruits. Bilewicz attribue cette différence principalement au "boom de l'éducation" polonaise, affirmant que l'antisémitisme est en corrélation négative avec l'éducation.
Pourtant, la comparaison des résultats d'enquêtes consécutives effectuées en 2009 et 2013 par le Centre de recherche sur les Préjugés montre une légère croissance de l'antisémitisme traditionnel religieux même si les Juifs ne sont pas en têtede la liste de la xénophobie polonaise. Il n'y a pas beaucoup de minorités homogènes en Pologne. Dans tous les sondages d'opinion, les Tziganes apparaissent comme le groupe le plus haï, généralement suivi par les réfugiés musulmans, comme les Tchétchènes, les Juifs venant en troisième position du classement.
Bilewicz ne semble pas pour autant vraiment préoccupé. "La Pologne est un endroit sûr pour les Juifs", prétend-il, "Il n'y a pas de manifestation physique de l'antisémitisme. Toulouse ne peut pas arriver dans la Pologne contemporaine".

Source I24News