Selon un diplomate arabe présent à la conférence du Groupe de soutien au Liban qui s'est tenue à Paris, des responsables à l'Élysée n'ont pas caché leur mécontentement face à la campagne féroce dirigée contre le chef de l'État, Michel Sleiman. Ces responsables ont même été jusqu'à dire que la campagne qui vise le président Sleiman vise aussi la France, du fait même de l'appel de Paris à la communauté internationale en faveur du soutien au Liban...
En fait, cette campagne représente une tentative de terroriser toute la classe politique, le 8 Mars, et plus précisément le Hezbollah, souhaitant imposer une nouvelle réalité politique, afin de ne céder en rien sur ses acquis précédents au niveau de la déclaration ministérielle et plus particulièrement de la clause relative à la résistance. Mais cette campagne ne connaît plus aucune limite. Elle a même pris une tournure personnelle, l'objectif de ses initiateurs étant d'installer un climat de violence morale et d'intimidation. Pourtant, comme l'indique un des ministres du nouveau cabinet, les propos du président Sleiman sont fondés sur l'esprit de son discours d'investiture. Aussi les détracteurs devraient-ils peut-être relire ce discours, afin d'y trouver des réponses à leurs interrogations... et se rendre compte que Michel Sleiman continue, en fait, d'être fidèle à son serment, ni plus ni moins.
Une source ministérielle estime que le chef de l'État ne s'est pas écarté, dans son discours de Kaslik, de la formule d'entente qui, à l'initiative du Hezbollah, a permis la formation d'un nouveau cabinet. Il a simplement proposé un nouveau triptyque, « territoire-peuple-valeurs », pour remplacer l'ancien, qui devait, en vertu de cette formule d'entente, être abandonné, ainsi que toute évocation de la résistance, en échange de l'absence de mention de la déclaration de Baabda. Michel Sleiman a donc été surpris par le retour de certains à leur antienne et à la « langue de bois », alors même que le triptyque « peuple-armée-résistance » a fait son temps. Toujours selon cette source, sa position visait en fait à accélérer la mise au point de la déclaration ministérielle, afin de sortir de la polémique actuelle sur les termes à adopter et permettre au cabinet, dont la durée de vie est très courte, de plancher sur la présidentielle dans les délais constitutionnels.
En fait, la campagne menée contre le président de la République serait liée aux développements régionaux, notamment la crise syrienne. Elle intervient après le don saoudien à l'armée et à la veille du sommet saoudo-américain qui doit se dérouler dans quelques jours à Riyad et qui devrait, de source diplomatique, déboucher sur une feuille de route pour l'étape à venir et dresser le contour de la solution à la crise syrienne. De toute évidence, le retour à la normale entre Washington et Riyad devrait laisser un impact sur l'ensemble de la région.
C'est pourquoi, estiment certains observateurs, le 8 Mars aurait décidé de rompre les engagements contractés dans la perspective de la formation du cabinet Salam. Le Hezbollah considère en effet que le fait de placer la résistance sous l'autorité de l'État constitue un piège pour coincer cette dernière au sein d'une stratégie défensive parrainée par l'État, en vertu de la proposition Sleiman à la table de dialogue, d'où l'entêtement du parti à ce que la résistance ait droit de cité dans la déclaration ministérielle, sans aucun lien avec l'État comme autorité de référence.
Dans de telles circonstances, la formule proposée par le ministre Gebran Bassil et adoptée à la réunion arabe du Caire pourrait être acceptée par le Hezbollah, mais ce serait, pour lui, le maximum de concessions possible.
À l'ombre des « mutations régionales radicales, des marchés politiques et des nouvelles alliances en gestation », pour reprendre les termes de diplomates avisés, et qui « auront certainement leurs répercussions sur la scène libanaise », le parti chiite a peur d'abandonner une formule qui lui a garanti des privilèges et une position en or. Il craint ainsi, selon des sources du 8 Mars, que l'étau ne se resserre sur la résistance et que cette dernière ne voit ses ailes coupées par une série de nouveaux garde-fous au nom de « l'autorité de l'État ». Cependant, le 14 Mars rejette la formule Bassil, jugée incomplète, et dont le corollaire devrait justement être l'allusion à l'État comme autorité de référence.
Réuni lundi soir à la Maison du Centre, le 14 Mars a en effet pris la décision de rejeter, au sein de la déclaration ministérielle, toute mention de « résistance » sans lien avec « l'autorité de l'État », alors que la coalition avait précédemment une position de principe contre l'existence du terme « résistance » même au sein du document... Pourquoi donc le Hezbollah s'acharne-t-il à vouloir refuser toute mention de l'État ? Pourquoi s'obstine-t-il à exiger l'autonomie de la « résistance » ? Pourquoi insiste-t-il sur la formule « le droit des Libanais à la résistance », et refuse-t-il de parler du « droit du Liban et des Libanais » ? S'agit-il, au nom de « l'autonomie de la résistance », de légitimer toute action résistante, en usant de l'expression « le droit des Libanais à la résistance » ? Comment empêcher, dans un tel cas, que n'importe quelle organisation extrémiste ou terroriste brandisse le même droit ultérieurement, au nom du même principe, en arguant de la résistance contre Israël au Sud ? Le territoire du Sud est-il à mettre aux enchères au nom de la « résistance », au mépris de l'État et de la souveraineté? Pourquoi et au nom de quoi la « résistance » s'autorise-t-elle un lien privilégié avec l'Iran, de l'aveu même du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui se vante haut et fort d'être « un soldat du waliy el-faqih » ? Et que ferait le Hezbollah si Israël décide d'attaquer un jour Téhéran...?
De l'aveu d'un pôle du 14 Mars membre du comité de rédaction de la déclaration ministérielle, il est inconcevable d'ignorer l'État et d'occulter les institutions, car nul ne saurait échapper à l'autorité de l'État et « l'autonomie » de la résistance transformerait aussitôt le Sud en arène de confrontation entre les groupes extrémistes sunnites et le Hezbollah, d'où la nécessité de brider les ardeurs de la résistance et d'en cadrer l'action.
En fait, de l'avis d'une source bien informée, la campagne contre le président de la République est due au fait que ses dernières positions ont créé un précédent, ont octroyé une marge de manœuvre, un « plafond », à tous les présidents qui lui succéderont. Le Hezbollah aura beau tenter d'occulter ces constantes, rien n'y fera plus : les garde-fous intangibles et inébranlables ont définitivement et irrévocablement été posés par Michel Sleiman.
Source L'Orient le Jour
