jeudi 31 octobre 2019

Moyen-Orient: les gagnants et les perdants des nouvelles alliances


Provisoirement cimentés et stabilisés par la lutte contre l'organisation État islamique (EI), les réseaux d'alliance au Moyen-Orient se reconfigurent aujourd'hui très rapidement. L'offensive turque en Syrie, déclenchée le 8 octobre, accélère encore ce grand jeu des ligues et des ententes: d'anciens ennemis se rapprochent (les Kurdes et les forces syriennes gouvernementales, Israël et l'Arabie Saoudite), des alliés historiques s'opposent (Turquie et États-Unis).....Décryptage......


Dans cette compétition pour l'influence et les relais d'action, les États-Unis perdent du terrain et du crédit alors que la Russie acquiert une position arbitrale comme l'a montré le sommet Poutine-Erdogan à Sotchi mardi 22 octobre. Le président russe ne s'est-il pas érigé en modérateur entre son allié syrien el-Assad et son ami turc Erdogan?
Largement discréditée, la présidence Trump perd ses relais dans la région même parmi ses alliés historiques en Turquie et en Arabie. 
Si les gagnants sont encore à confirmer, les perdants sont d'ores et déjà les Occidentaux.

Les alliances historiques en lambeaux

Le réseau des alliances historiques des États-Unis se dégrade sensiblement. Avec l'Arabie Saoudite, la mésentente est forte depuis l'administration Obama. Elle se prolonge sous l'ère Mohammed ben Salmane (MBS) avec le blocus du Qatar et la guerre au Yémen. 
Quant aux Européens, ils sont échaudés par l'évolution du royaume à l'intérieur et à l'extérieur.
Avec la Turquie, la tension est à son comble alors même le pays est un pilier historique de l'OTAN depuis 1952. La présidence Erdogan préfère un cavalier seul guidé par les solidarités sunnites (au Pakistan) et néo-ottomanes (en Asie centrale). 
La solidarité avec l'Alliance atlantique n'est que de façade au point que des voix s'élèvent pour demander l'exclusion de la Turquie de l'OTAN.
Ankara brave même Washington en acquérant des batteries anti-aériennes russes S-400 malgré les menaces de rétorsion de l'administration Trump. Dans toute la région, la présidence américaine a démonétisé la parole des États-Unis par son revirement envers les Kurdes. 
Quant aux Européens, ils continuent à subir les crises et le chantage aux réfugiés de la Turquie. 
Leurs alliés traditionnels toujours accueillant pour les fonds européens recherchent d'autres appuis quand les questions stratégiques deviennent brûlantes.
Le temps de la très précaire union sacrée anti-EI autour des États-Unis est révolu: il laisse place à un Moyen-Orient où les alliances occidentales sont fortement concurrencées voire évincées. 
Quant à la solidarité transatlantique dans la région, elle est mise à mal par les critiques du président américain envers l'UE.

Des alliances historiques en reconstruction

En intervenant en Syrie en septembre 2015, la Russie a relancé une alliance scellée dans les années 1970 entre l'URSS et el-Assad père. 
Ses objectifs étaient clairs: préserver un allié et un client très ancien; disposer de points d'appui militaires en Méditerranée notamment à Tartous; contrer la présence américaine en Irak, Israël, Jordanie et Turquie; enfin, démontrer ses capacités opérationnelles loin de ses frontières plusieurs décennies après la fin de l'URSS. 
L'alliance inégale avec le régime el-Assad a restauré le crédit de la Russie dans la région en soulignant sa fidélité à ses alliés par contraste avec les États-Unis.
La Russie a reconstruit un réseau d'alliés bien plus large. 
Avec un Iran actif en Syrie, au Liban et au Yémen, elle a dégagé des convergences: préserver l'accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015, contrer l'influence américaine en Irak et lutter contre l'islamisme sunnite de la Mésopotamie au Caucase. 
L'alliance Iran-Russie n'est pas exempte de rivalités dans la Caspienne mais la présidence Rohani a largement axé sa diplomatie sur la solidarité avec Moscou notamment à l'ONU.
Cet «axe Moscou-Damas-Téhéran» ne doit pas être surestimé. Mais il est devenu si attractif dans la région qu'il a créé un format de négociation sur la crise en Syrie. 
Il y a même associé la Turquie sunnite, pourtant rivale de Damas et de Téhéran. Ce rapprochement est précaire, comme le montre l'opposition de l'armée syrienne à l'offensive turque ces derniers jours. 
Mais ces puissances essaient de faire coexister, bon an mal an, leurs intérêts divergents sous les auspices de la Russie. Sans les Occidentaux. On n'ose dire contre eux et à leur détriment.

Des alliances improbables en essor

Le mouvement brownien des alliances régionales est si puissant qu'il aboutit même à des rapprochements qui auraient paru contre-nature.
Parmi ces alliances improbables, le rapprochement discret entre Israël et l'Arabie Saoudite est désormais bien établi. 
Dans la fournaise syrienne, ces États que tout oppose ont cimenté une coopération discrète mais régulière pour contrer la stratégie régionale de l'Iran au Liban et en Syrie. 
Engagé dans une guerre froide et chaude au Yémen, méfiant à l'égard de Washington, moins fermement soutenu par les Émirats Arabes Unis, le royaume saoudien recherche les soutiens qu'il peut pour juguler l'activisme iranien dans la zone. 
Cela convient bien à un État d'Israël isolé dont les relations avec la Turquie sont incertaines.
De même, l'Arabie Saoudite, liée aux Américains depuis la Seconde Guerre mondiale et le fameux Pacte du Quincy établi entre Roosevelt et le fondateur du royaume saoudien, a lancé toute une série d'initiatives envers la Russie: visites officielles croisées entre chefs d'État, exportations de S400 vers l'Arabie, etc. Les réseaux saoudiens traditionnels à Washington et Abu Dhabi ne suffisent plus. 
MBS recherche désormais l'appui russe pour sa politique étrangère.
Dans un Moyen-Orient en recomposition stratégique fondamentale, les alliances historiques des Occidentaux se délitent.
En revanche, les anciens empires régionaux (Russie, Turquie et Iran) cherchent à les évincer en (re)construisant de nouveaux réseaux de solidarité précaires mais en développement. 
Quant à la Russie, elle réalise un retour massif dans la région et étend ses réseaux d'alliance jusqu'à des ennemis locaux. 
Toute la question est désormais de savoir si la Russie sera capable de tenir dans un même réseau des alliés aussi opposés que la Syrie et la Turquie, l'Iran et l'Arabie. 
Dans ce grand jeu contemporain, les Occidentaux sont d'ores et déjà les grands perdants.

Source Slate
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