mardi 8 mai 2018

« Eldorado Terezín » : l’histoire d’un camp de concentration tchèque racontée par des marionnettes françaises

 
Le 23 juin 1944, une délégation de la Croix-Rouge menée par Maurice Rossel fait une inspection dans le camp de concentration de Terezín, un « ghetto modèle » situé en Bohême. Parallèlement à cette mascarade orchestrée par les nazis pour duper l’opinion internationale, Hanuš Hachenburg, un jeune garçon juif, écrit en cachette une pièce de théâtre dans laquelle il se moque du système concentrationnaire…...Détails......


Soixante-treize ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la compagnie française Rodéo d’âme fait revivre ces histoires à travers une pièce pour marionnettes intitulée « Eldorado Terezín ». Radio Prague vous propose de la découvrir à l’occasion de cette émission spéciale du 8 mai. 
Une « ville de province idyllique »

Les enfents de Terezín à l'occasion de la visite de la Croix-Rouge, photo: United States Holocaust Memorial Museum, Washington, DCLes enfents de Terezín à l'occasion de la visite de la Croix-Rouge, photo: United States Holocaust Memorial Museum, Washington, DC « Bienvenue à Terezín, dans ce paradis sur Terre. »
C’est par cette phrase, préparée et apprise par cœur, que le Dr Eppstein, prétendu maire du ghetto de Terezín, accueille la délégation de la Croix-Rouge ce 23 juin 1944. L’objectif de cette visite autorisée par les nazis et planifiée est de faire taire les rumeurs à propos des camps d’extermination et de faire croire à l’ensemble de la communauté internationale que tout va pour le mieux pour les Juifs internés. Le camp-vitrine est fraîchement repeint, de faux magasins et restaurants sont construits pour donner l’impression d’une « ville de province idyllique ».
Certains jouent au football, d’autres travaillent dans leurs ateliers, les enfants chantent le célèbre opéra Brundibár créé spécialement pour l’occasion. Les représentants de la Croix-Rouge repartent satisfaits et mystifiés, sans savoir qu’avant leur visite plus de 7 500 personnes âgées, estropiées ou malades ont été transférées à Auschwitz.
Spécialiste du théâtre des camps de concentration, Claire Audhuy, docteur en recherche théâtrale à l’Université de Strasbourg, reconstitue cette journée de mystification exceptionnelle à Terezín dans « Eldorado Terezín », une pièce de théâtre documentaire qu’elle a montée avec sa compagnie Rodéo d’âme.
Cette visite sert à l’artiste également de cadre à un projet tout à fait inédit dans le monde du théâtre : dans la deuxième partie de la pièce, le public a en effet la possibilité d’assister à la représentation d’une petite pièce pour marionnettes, « On a besoin d’un fantôme », écrite par Hanuš Hachenburg, un garçon juif de 13 ans interné lui aussi dans le ghetto de Terezín.
Claire Audhuy, photo: YouTubeClaire Audhuy, photo: YouTube Mais évoquons d’abord cette visite de la Croix-Rouge…
Pour que l’histoire racontée soit la plus authentique et la plus détaillée possible, Claire Audhuy s’est appuyée sur les archives de la Croix-Rouge, et notamment sur un rapport d’une centaine de pages élaboré par le représentant de l’organisation Maurice Rossel peu après sa visite au camp de Terezín. Claire Audhuy raconte :
« Toute la première partie d’Eldorado Terezín est constituée uniquement des phrases historiquement prononcées par le représentant de la communauté juive, le Dr Eppstein, qui a été présenté comme le maire de la ville à Maurice Rossel. Nous savons que tout ce que la Croix-Rouge a noté et que tout ce que le faux maire de Terezín a dit, avait été rédigé préalablement par les nazis. Malheureusement, ce rapport a été tout à fait favorable.
Il est même dit en conclusion que si ce rapport peut dissiper les malentendus, c’est amplement suffisant, et que la ville de Terezín, dirigée par un communiste juif, le Dr Eppstein, est vraiment tout à fait étonnante. »

La propagande nazie et des Juifs comme des pantins

Invités à devenir, l’espace de quelques dizaines de minutes, des observateurs de la Croix-Rouge, les spectateurs assistent donc au discours du Dr Eppstein vantant les vertus de cette ville « offerte aux Juifs par le Führer ». Tout donne néanmoins à voir que les Juifs ne font que jouer les rôles qui leur ont été imposés par les nazis sous menace de mort ; qu’ils ne sont que des pantins dans cette farce.
C’est pour souligner cet aspect que Claire Audhuy a décidé de monter la première partie de la pièce à l’aide de marionnettes. Le personnage du Dr Eppstein est ainsi représenté par une grande marionnette portée :
« Il s’agit d’une marionnette de 170 centimètres réalisée avec des traits tout à fait réalistes. Elle est manipulée par le comédien qui est habillé en SS et qui joue le commandant SS Karl Rahm.
C’est donc le SS Karl Rahm qui porte la marionnette du Juif, du Dr Eppstein. Nous comprenons donc bien que tout ce que le Dr. Eppstein dit est évidemment tout à fait contrôlé par le SS qui se trouve derrière lui, qu’il est complétement sous sa mainmise.
Nous utilisons aussi beaucoup de marionnettes pop-up et de marionnettes de table. Nous les manipulons de manière visible sur scène. Il m’importait en effet que le spectateur puisse voir la manipulation, qu’il puisse voir que quelqu’un tire les ficelles. Quand c’est le nazi qui tire la ficelle, toutes les marionnettes des Juifs se mettent à fonctionner en même temps. Cela permet de mieux comprendre ce que je cherche à dénoncer. »
Le côté scénographique de la mise en scène est inspiré de photos prises à Terezín par la Croix-Rouge, ainsi que d’un film de propagande appelé « Theresienstadt », tourné en 1944 par Kurt Gerron sur ordre des nazis. Claire Audhuy a également rencontré quelques rares témoins de ces événements. La plupart des participants à cette mascarade ont en effet été assassinés par les nazis peu après la visite :
« Une vieille dame m’a par exemple raconté qu’enfant, elle était internée dans le ghetto de Terezín. Elle se souvenait qu’on lui avait demandé d’appeler ‘oncle Rahm’ le commandant SS Karl Rahm pendant la visite guidée de la Croix-Rouge et surtout de dire qu’elle n’avait plus faim parce qu’elle avait mangé trop de sardines portugaises.
Je reprends mot à mot cette scène. C’est le moment le plus grotesque de la pièce. Les spectateurs sont souvent persuadés que j’ai inventé cette histoire et qu’il était impossible qu’un enfant juif appelle le SS ‘oncle Rahm’ devant la Croix-Rouge. C’est pourtant ce qui s’est réellement passé. »

La République de Škid

L’ambiance de la pièce change soudainement. Le public est témoin d’une tout autre histoire, bien plus forte d’après l’auteur de la pièce, qui se déroule en toile de fond de cette visite de la Croix-Rouge : l’histoire d’Hanuš Hachenburg, un garçon juif de treize ans qui, avec ses copains de la baraque numéro un, fonde une république imaginaire, la République de Škid.
Les Škidites, comme ils s’appellent eux-mêmes, forment ainsi, au milieu du camp, une nouvelle société sans manipulations et humiliations. Les garçons se rencontrent régulièrement et publient clandestinement un magazine littéraire, « Vedem », dans lequel ils évoquent, souvent sur le ton de l’humour qui leur permet de transcender la peur, les horreurs de la guerre.
 
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Les Škidites s’expriment notamment à travers dessins et poèmes. Pour faire rire ses camarades, Hanuš Hachenburg, né en 1929 à Prague et mort en 1944 à Auschwitz, écrit aussi une pièce pour marionnettes intitulée « On a besoin d’un fantôme » (« Hledáme strašidlo, en tchèque »).
C’est justement cette pièce qui constitue en grande partie la seconde moitié du spectacle « Eldorado Terezín » : « L’idée des Škidites, c’est qu’ils sont tous frères. »
« L’idée des Škidites, c’est qu’ils sont tous frères. Grâce aux survivants, aux quelques Škidites que nous avons pu rencontrer, nous avons pu retrouver l’hymne et le blason de la République de Škid, soit autant d’éléments qui étoffent la pièce d’Hanuš.
La seconde partie du spectacle ne met donc pas en scène uniquement la pièce ‘On a besoin d’un fantôme’, mais aussi ce groupe de copains qui se recréent des droits, des libertés et une fraternité dans un système concentrationnaire inhumain et horrible. »

« On a besoin d’un fantôme » : une pièce contestataire écrite par un adolescent

« On a besoin d’un fantôme » raconte l’histoire d’Analphabète Guele Ier, un roi tyran qui n’est pas sans rappeler Hitler et qui veut que toute la population pense comme lui. Pour arriver à ses fins, il décide de récupérer, avec sa garde des Saucissons Brutaux, les ossements de chaque personne âgée de plus de soixante ans pour créer un fantôme d’Etat qui effraie les gens…
Cette pièce, témoignage de la monstruosité de l’époque dans lequel son jeune auteur manie avec un savoir-faire étonnant pour son âge ironie et humour noir, s’est conservée grâce à Zdeněk Taussig, un rescapé de Terezín, avant d’être publiée pour la première fois en France et dans le monde en 2015 aux éditions Rodéo d’âme sous la direction de Claire Audhuy.
Pendant ses recherches sur le théâtre de l’extrême, Claire Audhuy a retrouvé également d’autres pièces créées dans les différents camps de concentration. Elle explique donc pourquoi la pièce d’Hanuš Hachenburg l’a plus particulièrement marquée :
« Dans les vingt-huit pièces que j’ai retrouvées, celle d’Hanuš Hachenburg est la seule écrite avec autant d’ironie, d’autodérision et de références culturelles. Elle est très riche. Et ce qui est encore plus impressionnant, au-delà de tous ces modes de traitement qu’il a choisis, c’est que son auteur n’avait que treize ans à l’époque. »
En 2016, Claire Audhuy a mis en scène cette pièce, montée pour la première fois en 2001 par un Australien, Garry Friendmann, puis reprise en 2011 par les étudiants du lycée Přírodní à Prague, avec des étudiants du lycée Jean Rostand à Strasbourg:
« Ce projet me semblait intéressant parce que les lycées avaient le même âge qu’Hanuš. Ils pouvaient vraiment se projeter et se poser les mêmes questions que lui : à quoi rêve-t-on à treize, quatorze ou quinze ans, où est-on dans la vie ?
Quand on se pose ces questions à cet âge, on se rend compte que l’avenir est devant nous et qu’on ne se retourne pas sur le passé qui est bien trop court. C’est pourtant la situation qui a été imposée à Hanuš.
L’objectif était donc de monter la pièce avec ces jeunes pour les mettre à la place d’Hanuš, leur permettre d’imaginer sa situation et voir comment cela pouvait les toucher et les faire réfléchir soixante-dix ans plus tard. »

« Je veux dénoncer la manipulation »

Aujourd’hui, avec la pièce « Eldorado Terezín », qui suivant la poétique d’Hanuš Hachenburg utilise le rire pour dénoncer, Claire Audhuy veut pointer du doigt des thèmes très différents, et notamment celui du détournement de l’information :
« Cette visite était liée à la propagande nazie et à la question de fausses nouvelles. Je trouve qu’il s’agit d’un thème très actuel. »
« Cette visite était liée à la propagande nazie et à la question de fausses nouvelles. Je trouve qu’il s’agit d’un thème très actuel. Beaucoup de fake news circulent sur les réseaux sociaux, elles sont construites de toutes pièces. Il me semble intéressant de montrer les liens entre hier et aujourd’hui. Peu importe le contexte, ce problème a toujours existé.

Je veux donc notamment montrer cette manipulation : la manipulation de l’information, la manipulation des Juifs et de la Croix-Rouge par les nazis, la manipulation de l’image, la manipulation des propos et même du langage. Je veux parler de toutes ces manipulations et de tous ces mensonges qui existent à différentes échelles. »
« A un moment dans le spectacle, le SS demande au public de chanter une chanson.
Chaque fois, les trois cents personnes chantent. Imaginez cela : quand un SS dans une pièce de théâtre demande de chanter que l’on est bien à Terezín et que c’est un paradis, les gens le chantent. Ce n’est qu’ensuite qu’ils se demandent ce qu’ils ont fait. C’est ce qui est intéressant : parce que faire chanter quelqu’un est une forme de manipulation. J’essaie donc de montrer aux gens à quel point il est facile de se faire avoir et de regarder juste le résultat sans aller à la source.
Dans le spectacle, nous jouons avec les marionnettes et en même temps nous filmons toutes les actions et les projetons sur un grand écran. Il appartient donc à chaque spectateur de choisir s’il veut regarder le résultat abouti sur un grand écran ou s’il veut regarder le processus de création et la manière de manipuler les marionnettes qui lui est donnée à voir sur le plateau.
Et assez souvent, selon ce que nous regardons, nous pouvons voir des spectacles très différents. »
« Enfin, j’avais envie de montrer le contexte particulier de mensonge dans lequel Hanuš Hachenburg habitait et qu’il a essayé de dénoncer à travers ses poèmes et sa pièce concentrationnaire. »
« Tout est très enfantin et c’est pourtant là que l’on nous dit la vérité »
La pièce d’Hanuš Hachenburg, qu’elle appelle familièrement par son prénom, continue à toucher Claire Audhuy aujourd’hui encore.
C’est la raison pour laquelle la metteuse en scène a décidé de donner à la représentation sur scène du texte « On a besoin d’un fantôme » une forme un peu différente.
Si Hanuš a lu une fois sa pièce à ses copains, il n’a cependant pas eu le temps et les moyens de la mettre en scène avec des marionnettes. Cette dette lui est donc payée par les créateurs d’Eldorado Terezín, où le spectateur regarde le jeune garçon présenter sa pièce dans la baraque numéro 1 :
« En ce qui concerne la pièce d’Hanuš, j’ai souhaité quitter le réalisme. Les marionnettes n’ont donc plus de traits humains. Nous avons choisi des animaux. Il y a un ornithorynque, une biche, un renard…
Ces animaux nous racontent toute l’histoire qu’Hanuš a imaginée. Ma volonté, c’était de souligner le côté enfantin de la pièce. Dans la seconde partie, nous utilisons des marionnettes de table qui ressemblent presque à des doudous, à des peluches d’enfants. Je voulais ainsi souligner que Hanuš, de là où il nous parle à treize ans, est un enfant.
Un enfant privé de son enfance, un enfant qui a grandi trop vite, mais c’est son statut. Ce qui est le plus intriguant dans Eldorado Terezín, c’est que tout est très réaliste au début, mais on ne fait que mentir, alors que dans la seconde partie, tout est très enfantin et c’est pourtant là que l’on nous dit la vérité. »
En réalité, les deux histoires présentées par la pièce « Eldorado Terezín », même si elles sont authentiques, ne se sont pas déroulées au même moment. Pour conclure, Claire Audhuy précise donc comment est née l’idée de les juxtaposer :
« Puisque la visite s’est bien passée et que le rapport de la Croix-Rouge était très positif, Hanuš Hachenburg est mort en juillet 1944. »
« La pièce d’Hanuš a été écrite en hiver 1943 et la visite de la Croix-Rouge a été effectuée en juin 1944.

Six mois séparent donc en réalité ces deux événements. Ce qui relie cette visite à Hanuš, même s’il n’était pas présent physiquement ce jour-là, c’est le fait qu’il ait été envoyé au camp des familles à Auschwitz où il faisait partie d’un contingent de Juifs que les nazis ont souhaité garder en vie. Si cette première visite de la Croix-Rouge à Terezín ne s’était pas bien passée, il y aurait eu une deuxième visite au camp des familles à Auschwitz. Hanuš Hachenburg aurait alors participé à une deuxième visite. Mais puisque la visite s’est bien passée et que le rapport de la Croix-Rouge était très positif, Hanuš Hachenburg est mort en juillet 1944. »
La compagnie Rodéo d’âme présentera « Eldorado Terezín » du 23 au 26 août prochain dans l’ancien camp de Natzweiler-Struthof, avant de la montrer au public à Lille en décembre prochain.







Source Radio Prague
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