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dimanche 8 janvier 2017

Les Érythréens de Suisse sauvent les otages du Sinaï


 
A la veille de Noël, Helen* est séquestrée et menacée de mort en Egypte, dans le Sinaï, si une rançon de 30 000 dollars n’est pas versée. Yonas*, un de ses parents vivant en Suisse romande, va réussir à la sauver. Retour sur la vague de kidnappings de migrants qui a traumatisé la communauté érythréenne de Suisse. (* Prénoms d'emprunt).....



À la veille de Noël 2012, Yonas reçoit un appel au secours sur son téléphone portable. C’est le frère de Helen, la fille de son cousin éloigné en Érythrée. «Il me dit que sa sœur de 17 ans est séquestrée et torturée dans le Sinaï, raconte Yonas. Ses ravisseurs exigent 30 000 dollars pour la libérer. Mais sa famille n’a pas d’argent», raconte ce chauffeur professionnel qui vit en Suisse romande.
Yonas (53 ans) interrompt son récit.
Il regarde Helen, aujourd’hui âgée de 21 ans, qui est assise à côté de lui. La jeune fille a été sauvée. Elle travaille désormais comme aide-soignante dans la région de Zurich. Quatre ans après le drame, les deux réfugiés se sont retrouvés à la demande du «Matin Dimanche» pour tenter de reconstituer les faits.
À la veille de Noël 2012, Helen tombe entre les griffes d’une traite de migrants de l’Afrique de l’Est. Elle avait fui son Érythrée natale pour rejoindre son frère installé au Soudan, mais elle n’y est jamais arrivée. Peu après le passage de la frontière, elle est kidnappée. La jeune fille est vendue et revendue plusieurs fois. Passant d’un trafiquant à l’autre, elle remonte le nord de l’Afrique, contre son gré, jusqu’en Egypte.
Une fois arrivée à Rafah dans le Sinaï, à la frontière avec Israël, Helen est enfermée avec onze autres migrants dans une maison transformée en prison. À l’intérieur, c’est l’enfer.
«Nous ne savions plus si c’était le jour ou la nuit. Noël est passé sans que je m’en rende compte, se souvient la jeune fille catholique pratiquante. Pour me donner de l’espoir, je priais, mais en pensée seulement. Si mes ravisseurs musulmans m’avaient surprise, ils m’auraient brûlée vive.»
Les otages sont détenus dans une cave insalubre, enchaînés deux par deux, au niveau des chevilles. Ils ne sont presque pas nourris et ne sont autorisés à dormir que quelques heures de suite. Parfois, on leur bande les yeux durant des jours.
Les toilettes se résument à un seau et s’utilisent sous l’œil d’un gardien.
«Ils nous frappaient sans cesse», poursuit Helen. Dans l’attente du versement de la rançon, les otages sont électrocutés, brûlés avec du plastique fondu, pendus au plafond par les poignets.
«Des femmes ont été violées», ajoute Helen. Elle, pour échapper au viol, refuse de se laver pendant les deux mois de sa captivité: «Une femme propre était une proie.»
Pour obtenir des rançons démesurées, les ravisseurs forcent les otages à téléphoner tous les jours à leurs proches. «Dès que mon père répondait, ils me frappaient et m’électrocutaient, raconte Helen. Ils maintenaient la pression pour se faire payer rapidement.»
Le père de Helen est pauvre. Il peine à réunir l’argent. Il ne sait pas comment sauver sa fille. Son dernier espoir est Yonas, ce parent vivant en Suisse et qui, avant son exil, était son voisin en Érythrée.
C’est pour cela que le frère de Helen, qui habite Zurich, appelle Yonas à l’improviste à la veille de Noël 2012. Ce dernier sait que les jours de Helen sont comptés. Il faut agir vite: «J’ai répondu que pour trouver l’argent, nous devions contacter tous les membres de notre communauté en Suisse et ailleurs dans le monde.»
Commence alors une vaste campagne de solidarité internationale. «Un cousin d’Amérique a versé 8000 dollars», témoigne Yonas. Lui met 1000 francs de sa poche, un cinquième de son salaire mensuel. En tout, la diaspora helvétique trouve 4000 francs pour la rançon de Helen.

Les enlèvements dans le Sinaï

Les Érythréens de Suisse connaissent depuis longtemps l’horreur de ce racket. À l’époque, des milliers de migrants sont enlevés chaque année. Le monde occidental, lui, l’apprendra grâce à des médecins israéliens qui sonnent l’alarme en novembre 2012.
Israël est confronté alors à une augmentation inédite du nombre d’immigrants par le Sinaï. D’une centaine en 2010, ils sont 17 000 une année plus tard. Pour comprendre cette explosion, les médecins interrogent 1300 Érythréens pendant vingt mois dans des centres d’accueil. Bilan: un quart jurent avoir été enlevés et brutalisés.
Beaucoup disent qu’ils n’ont jamais voulu quitter le Soudan. Leurs différents ravisseurs les ont forcés à rejoindre le Sinaï pour y être emprisonnés.
À la suite de ces révélations, les autorités israéliennes du camp de réfugiés de Saharonim dans le désert du Néguev mènent 30 enquêtes. Les magistrats concluent à leur tour que la moitié de ces Érythréens ne sont pas des réfugiés, mais des victimes de kidnapping. Les trafiquants les ont battus et ont racketté leur famille.
La rançon moyenne par otage s’élève à 33 660 dollars.

Un otage de 15 ans pèse 30 kilos

Les enquêtes révèlent en outre qu’un tiers des victimes présentent des traces de torture sur le corps. La moitié des femmes ont été violées. Certaines victimes sont tombées enceintes et demandent une interruption de grossesse. La société civile israélienne se mobilise. Des journalistes et des membres d’ONG se rendent dans le Sinaï. Les témoignages qu’ils recueillent dépassent toutes les craintes.
À l’exemple de celui de Merhi (alors âgé de 15 ans) qui pèse 30 kilos lors de sa libération. Il a croupi pendant sept mois dans une salle de torture, au fond d’une cave, parce que personne ne pouvait payer la rançon pour lui.
Aujourd’hui, Merhi se porte mieux et vit en France. Il connaît bien la jeune Helen. Il a fait avec elle le voyage jusqu’en Egypte. «Nous sommes tombés dans le même piège», nous explique-t-il au téléphone.
Helen a grandi dans la région de Keren en Érythrée. «Nous sommes neuf frères et sœurs», explique-t-elle fièrement. Mais elle ne voit pas d’avenir en Érythrée. «C’est toujours une prison à ciel ouvert. Tout le monde veut fuir, un jour ou l’autre.»
À l’âge de 16 ans, Helen essaie une première fois de passer la frontière avec trois camarades de classe.
Au printemps 2012, elle tente à nouveau et parvient enfin à entrer au Soudan. Guidé par un passeur, le duo marche huit jours dans le désert, se déplaçant la nuit, se reposant le jour et se nourrissant de dattes.
Malgré tous ses efforts de discrétion, le groupe est vite repéré par des vachers qui prennent immédiatement leur téléphone portable. «Nous avions peur qu’ils alertent des militaires», raconte Helen.
C’est pire encore. Dans les minutes qui suivent, trois pick-up Toyota arrivent en trombe. À l’intérieur, des hommes armés les mettent en joue. «C’était des Rashaidas», se rappelle-t-elle, encore effrayée.
Des Rashaidas? En 2013, l’Université britannique d’Oxford dévoile dans une étude mandatée par les Nations Unies qu’une partie de cette tribu de nomades s’est spécialisée dans la traite des migrants en Afrique de l’Est. Le clan sévit depuis 2006.
Il chasse dans les camps de réfugiés de l’ONU au Soudan et à la frontière avec l’Érythrée. Les Rashaidas paient les pasteurs-agriculteurs locaux: un groupe de migrants repéré, comme celui de Helen, est aussitôt signalé. «Nous avons été vendus aux Rashaidas», confirme-t-elle.

Enlevés, séquestrés et vendus

Les Érythréens sont une proie idéale pour les trafiquants. Des milliers de leurs compatriotes vivent déjà en Occident et ont les moyens financiers de payer la rançon de leurs proches qui fuient l’Érythrée. Les Bédouins du Sinaï en ont profité pour créer un business lucratif. Depuis 2010, ils achètent des migrants à bas prix pour les revendre au prix fort.
Le 5 novembre 2012, au moment où Helen est aux mains des Rashaidas, l’organisation internationale Human Rights Watch publie un entretien avec un trafiquant qui fait l’intermédiaire entre le Sinaï et le Soudan. Il explique qu’un Érythréen est acheté 600 dollars par les Rashaidas qui le revendent 5000 aux Bédouins du Sinaï.
Ces derniers peuvent espérer en tirer une rançon de 30 000 dollars. Entre 2009 et 2013, ce commerce illégal a rapporté 600 millions de dollars, selon plusieurs experts.
Helen raconte qu’une fois enlevée, les Rashaidas la conduisent dans un camp situé au milieu du Sahara soudanais. Elle y reste deux semaines. Le temps pour ses ravisseurs d’amener d’autres otages dans le village.
«Lorsque notre groupe a atteint 22 personnes, ils nous ont attachés deux par deux avant de nous charger dans les pick-up. Avec nous, il y avait le jeune Merhi (ndlr: le jeune garçon qui pesait 30 kilos à sa libération)», poursuit Helen. Le convoi prend la direction du nord.
Après la frontière soudano-égyptienne, dans la région de la ville d’Assouan, les Rashaidas vendent leurs otages à des trafiquants égyptiens qui les transportent dans le Sinaï, où les membres du groupe sont vendus à la criée, l’un après l’autre, à des Bédouins.
Helen est séparée de Merhi. «Je suis finalement arrivée dans une propriété privée, raconte la jeune fille. La nuit, je distinguais les lumières d’une grande ville, mais je ne voyais aucune habitation autour de nous.» Personne ne peut entendre les cris des suppliciés.
Le documentaire «Voyage en barbarie» décrit la réalité de cette traite des migrants qui s’apparente à un marché aux esclaves. Ce film, réalisé par deux journalistes françaises, a été diffusé il y a un an par l’émission «Dieu sait quoi» sur la RTS. Il a fait sensation. Pour la première fois, un bourreau témoigne devant la caméra.
L’homme se fait appeler Abu Abdallah et vit à Rafah.
Le visage caché par un turban blanc, Abu Abdallah raconte comment il kidnappe et torture les Érythréens pour obtenir de l’argent. «Certains, même si tu les casses en deux, t’en tireras pas 5000 dollars, détaille-t-il. D’autres tu peux en tirer pas mal, parfois 50 000 dollars.»
Le tortionnaire jure avoir gagné en quelques années 700 000 dollars avant d’arrêter et d’investir cet argent dans un commerce.
Nous avons montré ce documentaire à Helen. Elle a tout de suite reconnu Abu Abdallah.
«C’est lui qui nous a achetés en 2012», jure-t-elle. Le trafiquant de Rafah travaillait avec deux de ses frères et un ami.
Les enlèvements ont diminué dès 2014. La situation s’est normalisée: les Israéliens ont verrouillé la frontière; la route de l’exil s’est déplacée en Libye. Mais les souvenirs douloureux persistent. La communauté érythréenne de Suisse a été traumatisée par cette série de kidnappings. Chacun de ses membres en a souffert, de près ou de loin.
Helen n’est ainsi pas la seule à avoir été aidée par ses compatriotes dans le monde et en Suisse. Il y en a beaucoup d’autres, même s’il n’existe pas de statistique officielle. À l’image de la jeune Sigit qui a vécu l’horreur fin 2011. Elle n’a pas connu le tortionnaire Abu Abdallah, mais le récit qu’elle livre au «Matin Dimanche» est tout aussi cruel.
Sigit a été sauvée grâce à Tesfalidet (48 ans) qui a organisé depuis Lausanne la récolte de fonds en Suisse. Il connaît bien la jeune fille: c’est l’enfant de son voisin qui vit dans son village d’origine, Segeneiti.
Tesfalidet a le réseau pour organiser cette collecte: il est le représentant helvétique d’une nombreuse communauté catholique érythréenne.
Nous avons rencontré trois de ces donateurs à Berne.
Ces réfugiés sont aussi originaires de la région de Segeneiti. Ils expliquent que la diaspora reste très soudée en Suisse. Tout le monde connaît le drame de Sigit.
«Les gens ont donné ce qu’ils pouvaient: 10, 20, 100 francs. C’était une question de vie ou de mort. Nous savions que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes. Les Érythréens doivent s’entraider», affirment-ils.
Le comité de soutien parvient à réunir 8000 francs.
«Ce n’était pas évident. L’argent manquait, car beaucoup d’Érythréens avaient été kidnappés en même temps», racontent les trois donateurs. Finalement c’est Tesfalidet qui envoie la part helvétique de la rançon aux proches de Sigit en Israël, depuis un guichet Western Union à la gare de Zurich. La famille a payé 30 000 dollars pour libérer son enfant.

La liberation

Dans ce drame, les rançons se versent cash, de main à main et dans la rue. «J’ai payé les ravisseurs dans le centre de Tel-Aviv, raconte un proche d’une autre victime séquestrée en même temps que Sigit. J’avais rendez-vous avec un Arabe dans une voiture. Je lui ai remis 20 000 dollars en coupures de cent.»
Le plus terrible dans cette affaire est que le versement de la rançon n’assure pas une libération automatique.
La libération peut même ne jamais avoir lieu car parfois l’otage a déjà succombé à ses blessures. Dans d’autres cas, les ravisseurs encaissent l’argent puis revendent leur prisonnier à d’autres clans.
Une fois libre, Sigit s’est réfugiée en Israël. Helen, quant à elle, est passée par un camp des Nations Unies au Caire, avant de rejoindre son frère en Suisse, grâce à un visa humanitaire, et d’y obtenir l’asile.
En cette période de Fêtes, Helen est radieuse. Elle suit une formation d’aide-soignante dans un EMS de la région de Zurich. Elle a toujours rêvé de pratiquer ce métier.
Depuis son arrivée en Suisse, elle célèbre à l’église le jour de sa libération des griffes des tortionnaires du Sinaï. «Mon père, ma mère, ma famille sont toujours avec moi, dit-elle. Ils m’ont sauvé la vie. Et Dieu aussi.»
Source Le Matin
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