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mercredi 11 janvier 2017

L’antisémitisme et la francophobie sont deux faces d’une même médaille...


 
Journaliste au Figaro, cofondateur et animateur de FigaroVox, Alexandre Devecchio, dresse l’état des lieux d’une jeunesse fracturée dans son livre, Les Nouveaux enfants du siècle (Cerf). L’un des chapitres est consacré à la jeunesse juive que l’auteur a rencontrée dans sa diversité.....Interview parue dans le magazine L'Arche.....



L’Arche : Dans Les Nouveaux enfants du siècle, votre enquête sur la jeunesse française, vous rapprochez les jeunes juifs et ceux que vous appelez « les petits blancs ». Qu’ont-ils en commun ?
Alexandre Devecchio : Les premiers et les seconds se sentent dans le même bateau en ce que leurs vies s’apparentent à une égale galère. Dans les territoires perdus de la République, les injures « sale juif » et « sale français » progressent de concert, l’antisémitisme et la francophobie sont les deux faces d’une même médaille, l’« anti-feuj » et l’« anti-bolos » forment un couple tout aussi inséparable que le diable et le bon Dieu.
Et tandis que de nombreux jeunes Français juifs font leur alya, les « petits blancs » quittent la banlieue proche pour s’exiler dans la France périphérique. Longtemps, les « Français de souche » ont été regardés avec méfiance par une partie des intellectuels juifs hantés par le traumatisme de la Shoah. Ils étaient suspectés de xénophobie, voire de racisme ou de fascisme congénital. « Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites.
Bien sûr, tout ce qui est terroir, bourrées, binious, bref franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux », écrivait Bernard Henri Lévy dans l’éditorial du premier numéro de Globe en 1985. Le nouveau philosophe ne se doutait pas alors que la vraie nouveauté tiendrait dans l’apparition, sous le coup d’une immigration incontrôlée, d’un tout autre antisémitisme que celui qu’il fustigeait. Trente ans plus tard, la haine du juif n’a pas les traits du beauf de Cabu mais du caïd de banlieue.
Elle n’est le fruit ni de la droite extrême ni du catholicisme traditionaliste, mais de l’islam radical et de l’extrême gauche. « L’idéologie française » a cédé la place à « l’identité malheureuse ». Dès lors, dans un retournement dont seule l’histoire a le secret, petits blancs et petits juifs se retrouvent désormais unis face à une même menace. « La France n’est plus une Terre promise pour les juifs. Mais elle ne l’est pas davantage pour les autres Français. Ce qui s’esquisse face aux gros bataillons du nouvel antiracisme, c’est la communauté de destin inattendue des « sionistes » et des  » souchiens » », écrit Alain Finkielkraut quelques jours après son élection à l’Académie française.
Les uns et les autres partagent en effet la même insécurité physique et culturelle, le même sentiment d’abandon, la même peur de disparaître.

Fait nouveau, de jeunes juifs seraient tentés par le vote FN…
Il y a 20 ans, le vote FN était inimaginable pour les juifs. Depuis 2012, ce n’est plus cas. Comme chez les profs, le phénomène est en passe de se banaliser. Selon une enquête Ifop, alors que le Pen père stagnait à 4 % chez les électeurs juifs en 2007, Marine atteint cinq ans plus tard 13,5 %, soit une progression de 9 points. Bien qu’inférieur à sa moyenne nationale, ce score est significatif. Un tabou est tombé.
La rupture de Marine Le Pen avec les provocations antisémites de son père n’en est pas la seule cause. En 2012, le premier tour de la présidentielle advient quelques jours après le massacre perpétré par Mohamed Merah dans une école juive de Toulouse.
Alors que Nicolas Sarkozy puis François Hollande n’ont pas su enrayer la montée de l’antisémitisme et de l’islamisme, Marine Le Pen est perçue par certains juifs comme leur dernier rempart. La présidente du FN en a pleinement conscience. Dans un entretien accordé à Valeurs actuelles en juin 2014, elle déclare : « Je ne cesse de le répéter aux Français juifs, qui sont de plus en plus nombreux à se tourner vers nous : non seulement le Front national n’est pas votre ennemi, mais il est sans doute dans l’avenir le meilleur bouclier pour vous protéger, il se trouve à vos côtés pour la défense de nos libertés de pensée ou de culte face au seul vrai ennemi, le fondamentalisme islamiste. ».
C’est dans la jeunesse que le basculement idéologique a été le plus net. Dans mon livre, je fais le portrait de Kelly Betesh, jeune militante FN de 21 ans qui habite Montreuil et est allée au collège dans un établissement public situé à deux pas de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Cette étudiante en médecine, dont le père est israélien et qui passe ses vacances d’été à Tel-Aviv, a rejoint le Rassemblement Bleu Marine en 2013.
Lorsque Jean-Marie Le Pen évoquait « un point de détail de l’histoire » au sujet des chambres à gaz, elle n’était pas née. Pour Kelly Betesh comme pour d’autres jeunes Français juifs, « l’antisémitisme n’est plus au FN, mais dans les quartiers islamisés ».

Qu’entendez-vous par l’expression « génération Ilan Halimi » ?
Je désigne ainsi la génération née dans les années 1990-2000, qui a appris à ignorer les provocations et les insultes, à baisser les yeux devant les regards et les gestes menaçants, à changer de trottoir pour éviter les agressions car porter la kippa dans certains quartiers peut coûter la vie.
Cette génération a grandi au rythme des assassinats qui, régulièrement, sont venus défrayer la chronique. D’abord, en 2003, Sébastien Selam, DJ âgé de 23 ans égorgé puis défiguré à coups de couteau par son voisin de palier et ami d’enfance, Adel Amastaibou qui déclare immédiatement après le meurtre : « J’ai tué un juif ! J’irai au paradis. » avant d’insister devant les policiers : « C’est Allah qui le voulait. ».
Puis en 2006, Ilan Halimi, également âgé de 23 ans, séquestré, torturé, laissé pour mort par Youssouf Fofana, « le chef du gang des barbares », qui affirmera lors de son procès : « Maintenant, chaque juif qui se balade en France se dit dans sa tête qu’il peut être enlevé à tout moment. ».
Puis, en 2012, l’enseignant et les trois enfants à l’école Ozar-Hatorah de Toulouse, abattus à bout portant par Mohamed Merah. Puis, en 2014, les quatre morts du Musée juif de Bruxelles lors de la tuerie menée par le djihadiste franco-algérien Medhi Nemmouche. Enfin, en 2015, les quatre victimes également de l’Hyper Cacher de Vincennes qui ont perdu la vie sous les balles d’Amedy Coulibaly.
Il y a deux décennies encore, la jeunesse juive se reconnaissait volontiers dans le discours de la gauche « morale » sur l’immigration et l’accueil de l’Autre. Sous les coups de boutoir de la réalité du nouvel antisémitisme et de la montée de la menace islamiste, cet idéalisme a volé en éclat.

Votre livre sous-entend que la jeunesse connaît un réveil identitaire. Les jeunes juifs sont-ils plus conservateurs que leurs parents ? Pourquoi ?
Oui, il s’agit d’un enfermement réactif, d’une réponse à ce que la communauté subit depuis des années, et qui a longtemps été ignoré par les pouvoirs publics. Au début des années 2000, la montée en puissance du nouvel antisémitisme arabo-musulman qui coïncide avec la seconde Intifada et les attentats du 11 septembre 2001, est niée par le gouvernement Jospin.
De même que l’insécurité des classes populaires devient « un sentiment d’insécurité », l’antisémitisme des banlieues est considéré comme « un fantasme ». Cet abandon de la classe politique, en particulier de gauche, va se traduire par une droitisation et un repli communautaire. Chez les jeunes, ce phénomène est particulièrement marqué car ils sont les premières victimes des violences.
Majoritairement, la jeunesse juive ne se reconnaît plus dans les associations communautaires institutionnelles qu’elle juge trop modérées et politiquement correctes. Elle rêve d’un État fort capable de la protéger. Un besoin d’autorité qui se double souvent d’une soif d’identité.
Contrairement à leurs parents et leurs grands-parents, les jeunes juifs ont souvent fréquenté les écoles confessionnelles, se veulent plus religieux, plus attachés aux racines et sont plus nombreux à choisir de vivre en Israël.

Ce réveil identitaire est-il propre à la jeunesse juive ?
Non, on observe le même basculement chez les jeunes chrétiens et à un degré beaucoup plus important encore chez les jeunes musulmans. Quant aux « petits blancs » de la France périphérique, ils n’ont aucun complexe à reprendre le slogan des soirées électorales du FN, « on est chez nous ! ».
Tous ces enfants du siècle sont nés après la chute du mur de Berlin. Francis Fukuyama pronostiquait alors la fin de l’histoire qui devait inaugurer une ère infinie de paix et de prospérité.
La nouvelle génération était appelée à se constituer en avant-garde d’une humanité à jamais plurielle, métissée et festive, en pionniers du culte planétaire du vivre-ensemble, de la consommation et des technologies de masse. Le scénario ne s’est pas déroulé comme prévu : le progrès social a cédé la place à la crise économique ; la promesse multiculturaliste a débouché sur le choc des civilisations ; l’Europe des normes et du marché a creusé le vide laissé par l’effacement des nations et des systèmes. À l’empire du bien a succédé l’empire du rien. Les nouveaux enfants du siècle sont le miroir de ces fractures.

Alexandre Devecchio, Les Nouveaux Enfants du siècle : djihadistes, identitaires, réacs, enquête sur une génération fracturée. Editions Le Cerf.
Source Tribune Juive
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